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10 ans après le meurtre d’Anna Politkovskaïa, la presse russe réduite au silence

par Clara Marchaud, reporter de l'Institut Open Diplomacy au Conseil européen des 20 et 21 octobre 2016

· Eurasie

Le 7 octobre 2006, la journaliste russe Anna Politkovskaïa était froidement abattue devant l’ascenseur de son immeuble à Moscou. À ce jour, les commanditaires du meurtre de cette farouche opposante à la politique du président russe Vladimir Poutine durant la guerre de Tchétchénie et la contre-insurrection qui s’en est suivie, n’ont toujours pas été retrouvés. Dix ans plus tard, la situation en matière de liberté de la presse ne s’est pas améliorée dans le pays.

Une voix libre dans l’espace médiatique russe

Anna Politkovskaïa “appartenait à cette lignée de l'intelligentsia russe progressiste qui était prête à se sacrifier dans la lutte contre la tyrannie tsariste” rappelait avec émotion Galia Ackerman - sa traductrice en français - lors de la cérémonie d’hommage, “Dix ans sans Anna : continuer son combat pour les libertés”, le 7 octobre 2016 à la Mairie du 4e arrondissement de Paris.

La journaliste russe, qui travaillait au sein du journal d’opposition Novaïa Gazeta, entendait dénoncer les atteintes aux droits de l’homme commises en Tchétchénie, république constitutive de la Fédération de Russie, où elle se rendait une fois par mois. Détenue par les forces russes dans cette république du Nord-Caucase en 2001 alors qu’elle effectuait une enquête sur un centre de détention de l’armée, Anna Politkovskaïa avait reçu un an plus tard, en 2002, le prix du courage en journalisme de l’International Women Media Foundation. Observatrice avertie, mais aussi actrice de la défense des victimes directes ou indirectes des guerres de Tchétchénie de 1994-1996 et de 1999-2000, la journaliste avait participé aux négociations lors de la prise d’otages du théâtre de la rue Melnikov par des terroristes tchétchènes en 2002 à Moscou. Elle n’avait pas pu faire de même en 2004, lors de la prise d’otages de l’école de Beslan en Ossétie-du-Nord, une république caucasienne de la Fédération de Russie, après avoir été empoisonnée dans le train qu’elle empruntait pour se rendre sur place.

La cérémonie d’hommage “Dix ans sans Anna : continuer son combat pour les libertés”

le 7 octobre 2016 à la Mairie du 4e arrondissement de Paris. Crédits : Russie-Libertés.

Liberté des médias en Russie : une situation de mal en pis

Depuis 2006 et la mort d’Anna Politkovskaïa, les temps se sont durcis pour les médias russes indépendants : la Russie est aujourd’hui 148e sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par l’association Reporters Sans Frontières. Si la Constitution russe garantit la liberté de la presse et interdit la censure (article 29-4), la réintroduction dans le droit des délits de diffamation en 2012 et de blasphème en 2013 at été utilisée pour faire taire certains médias considérés comme gênants pour le pouvoir. Les journalistes indépendants ou d’opposition sont harcelés et attaqués, et les journaux subissent des pressions financières de la part de leurs actionnaires proches du Kremlin. L’intimidation est d’autant plus forte depuis le retour à la présidence de Vladimir Poutine en 2012. Un an plus tard, l’une des principales agences de presse Ria Novosty a fermé ses portes sur décret présidentiel, remplacée par une entreprise publique, Rossiya Sevodnia.

À l’occasion du dixième anniversaire de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, le ministère français des Affaires étrangères a rappelé son engagement en faveur de la liberté de la presse et s’est dit préoccupé par “la recrudescence des attaques visant des journalistes et professionnels des médias, y compris en Russie”. Lors de la cérémonie d’hommage “Dix ans sans Anna : continuer son combat pour les libertés”, Patrizianna Sparacino-Thiellay, Ambassadrice française pour les droits de l’Homme, a assuré que “la France est active à la fois à Paris et à Moscou” pour défendre la liberté de la presse.

“Anna manque à tous les Russes qui cherchent à sortir du tunnel dans lequel ils se trouvent piégés”

Mais l’avenir semble encore s'obscurcir alors que les journalistes, de quelque nationalité qu’ils soient, ont beaucoup de difficultés à travailler en Russie. Le 30 septembre 2016 encore, le correspondant permanent à Paris de l’agence de presse ukrainienne Ukrinform, Roman Souchtchenko - accrédité au ministère français des Affaires étrangères - était arrêté pour espionnage à Moscou. Les risques à prendre pour éclairer les affaires de pouvoir du Kremlin apparaissent ainsi de plus en plus importants.

Marie Mendras, politologue au CNRS et au CERI-Sciences Po, et amie de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, dans son discours lors de la cérémonie d’hommage confiait : “Anna manque à tous les Russes qui cherchent à sortir du tunnel dans lequel ils se trouvent piégés”.

À la question qui lui avait été posée en 2005 lors d’un entretien “comment cela se fait-il que vous soyez encore en vie ?”, Anna Politovskaïa répondait que cela tenait du “miracle”. Aujourd’hui, dix ans après que la voix de la journaliste s’est tue, le miracle ne tient plus.

Légende de la photo en bandeau : une manifestation lors de la date anniversaire de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa devant l’Ambassade russe à Helsinki, le 7 octobre 2014. Crédits : Amnesty International Finland.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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