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Colombie – FARC : la paix des braves rejetée

par François Vidal-Castel, directeur adjoint du programme Géopolitique des Amériques

· Amériques

265 000 morts, 6 millions de déplacés, 50 années de guerre civile, deux siècles de luttes politiques. C’était le terme de ce drame pour l’humanité que le peuple colombien était appelé à plébisciter ce 2 octobre 2016. Mais contrairement à ce qu’avaient pronostiqué les instituts de sondage, c’est le camp du « non » qui l’a finalement emporté dans les urnes, infligeant au président Juan Manuel Santos une défaite politique extrêmement brutale.

Outre le résultat, il faut aussi retenir l’abstention, qui a été supérieure à 60 %1 de l’électorat ; signe de la fatigue ou du scepticisme des Colombiens vis-à-vis de l’accord proposé, malgré sa valorisation dans les médias et par tous les chefs d’État du continent.

La convocation aux urnes appelait à répondre « oui » ou « non » à la question suivante : « Soutenez-vous l’accord final pour la fin du conflit et la construction d’une paix stable et durable ? »2, un plébiscite pour légitimer l’accord de paix entre le gouvernement colombien et la guérilla marxiste FARC-EP3 (Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple ndlr) annoncé le 24 août dernier à La Havane. Car c’est à Cuba que se sont tenus les différents cycles de négociation entre les deux parties, tandis que l’accord a été signé le 26 septembre à Cartagena, en Colombie, avec un stylo fabriqué dans une balle.

Retour sur les enjeux de ce vote et ses conséquences.

Une confrontation idéologique et armée qui a tenu la Colombie en haleine depuis 20 ans

Il aura fallu près de 4 années de négociations pour arriver à cet accord qui a bien failli ne jamais aboutir, comme lors de ces jours de mai 2015 où FARC et gouvernement ont essuyé des pertes humaines sur le terrain dans des affrontements inattendus4.

Mais cette fois il était certain que les FARC, représentés par leur leader Rodrigo Londoño (alias Timochenko), et le gouvernement colombien, représenté par le président Juan Manuel Santos (du Partido Social de Unidad Nacional, centre-droit), étaient bien décidés à offrir leur paix aux Colombiens.

En effet, des dialogues de paix entre les deux parties avaient déjà été tentés par le passé, sans succès. Sous la présidence d’Andrés Pastrana (1998-2002, Parti conservateur, droite), il y eut une première tentative de résolution définitive du conflit prévoyant une zone démilitarisée, l’échange de prisonniers et la reconnaissance du caractère politique de la guérilla. Cette tentative échoua, avant une recrudescence de la lutte armée à partir de l’élection à la présidence d’Alvaro Uribe (2002-2010, Centro Democràtico, droite) en 2002 sur un discours très dur vis-à-vis des FARC.

Cet accord de paix arrive donc après une décennie 2000 particulièrement violente dans la confrontation entre la guérilla et le gouvernement colombien, les FARC ayant été à leur « apogée » au début de ces années et le président Uribe ayant poursuivi son objectif de victoire militaire sur le groupe armé. Rien que pour l’année 2000, 3 572 enlèvements sont à imputer aux FARC5 et en 2002, le groupe s’est rendu coupable d’enlèvements spectaculaires tels que celui de plusieurs députés du département de Valle del Cauca (où se trouve la ville de Cali) dans le sud-ouest du pays et d’Ingrid Bétancourt, sénatrice colombienne (1998-2002, Verts, centre-gauche) bien connue en France, détenue jusqu’en 2008. Cette « apogée » a été atteinte avec l’aide de ressources financières importantes issues du narcotrafic, qui ont servi les opérations militaires de l’organisation ainsi que la tenue de centaines de municipalités colombiennes.

Le discours politique des FARC, focalisé sur la propriété terrienne et la valorisation des paysans, a assuré à la guérilla une forte base sociale et un contrôle de nombreuses zones rurales, de production de cocaïne notamment. Mais à partir de 2005, le volontarisme du président Uribe sur le plan militaire, et la coopération avec les États-Unis pour la lutte contre le narcotrafic (et donc contre l’organisation) dont le chiffre d'affaires atteignait un montant de 7 milliards de dollars par an, ont changé la donne. Les FARC ont vu fondre leurs territoires et leurs effectifs (qui sont passés de 20 000 à 8 000 guérilleros), des leaders ont été neutralisés, les enlèvements se sont fait plus rares - tout en se chiffrant à 200 en 20136.

Cependant, l’action d’Alvaro Uribe n’a pas fait l’unanimité au sein du peuple colombien, bien au contraire. Le président Uribe étant à droite de l’échiquier politique, les groupes d’extrême-gauche voient en lui le masque de la bourgeoisie et des propriétaires terriens. Il est dénoncé par ces groupes comme un soutien au para-militarisme, mouvance armée anti-communiste et mafieuse qui a fait des ravages entre le milieu des années 1990 et le début du premier mandat d’Alvaro Uribe. Le para-militarisme est jugé par les partis de gauche colombiens comme une dérive naturelle de la vision jusqu’au-boutiste de l'ancien président Uribe, et a été utilisé comme un argument de décrédibilisation de ce dernier et de sa position en faveur du « non » aux accords signés par le président Santos. Ces groupes d'extrême-gauche utilisent plus largement le para-militarisme comme symbole de la fissure entre entreprises privées et guérilla communiste « paysanne ». Un clivage exploitants-exploités qui a forgé l’histoire politique du pays.

Un roman national impossible sans vainqueurs ni vaincus

Les accords soumis au vote des Colombiens ce 2 octobre dernier précisaient que le gouvernement colombien devait procéder à des transformations sociales d'ampleur. Pour les FARC, ces dernières doivent notamment résoudre la question de la propriété terrienne « et sa concentration en particulier, l’exclusion du paysannat et le retard des communautés rurales qui affecte en particulier les femmes et les enfants »7.

Ces accords prévoyaient que les FARC soient acteurs de ces transformations impulsées par l’État puisque leur organisation devait se transformer en parti politique – un des points de crispation principaux pour leurs opposants. L'opposition portait en effet sur la réincorporation des FARC à la vie civile (économique, sociale, politique), leur participation politique et l’absence de peine de prison pour ses activistes.

Tandis que la campagne en faveur du « oui » a été dirigée par l’ex-président César Gaviria (1990-1994, Parti libéral colombien, gauche), l’opposition a été dirigée par Alvaro Uribe, qui se place de l’autre côté de l’échiquier politique et qui a mené une campagne vigoureuse et sans concession pour le « non ». Ce dernier a notamment tiré parti de son audience importante sur les réseaux sociaux (4,5 millions d’abonnés sur Twitter, 1 million d’abonnés sur Facebook) pour diffuser slogans, clips de campagne et interviews répétant ses arguments : « La paix est illusoire », « Les FARC sont des violeurs », « Ne rendons pas notre pays aux FARC », « Non à l’impunité ».

L’ancien président colombien a aussi soulevé les risques d’expropriations et de hausse des impôts qu’impliquaient les accords, et ce afin de pouvoir satisfaire les conditions posées par le groupe armé. Il a également dénoncé le fait que le « trésor de guerre » des FARC, s’élevant à plusieurs milliards de dollars issus du narcotrafic, ne reviendrait pas au peuple colombien ni ne serait utilisé pour financer les réparations dues aux victimes. Rappelons que selon le ministère de la Défense colombien, les FARC contrôlent 60 % du narcotrafic du pays8.

Mais au fond, A. Uribe considère surtout que la Colombie serait en voie de « vénézualisation »9 avec cet accord de paix. Il a ainsi agité l’épouvantail du « castrisme-chavisme » comme programme politique du parti FARC si ce dernier arrivait au Parlement, et a annoncé au peuple colombien une dérive anticipée de ce parti s’il venait à prendre le pouvoir un jour.

Au regard des résultats, la paix telle qu'elle a été signée a donc laissé de nombreux sceptiques, et fait apparaître la frustration de toute une partie du peuple colombien.

La paix de Santos saluée par le monde, soutenue financièrement, mais rejetée dans les urnes

Le « non » a triomphé, et le Président Santos a reconnu rapidement ce résultat. Malgré son avertissement quant à l’absence de « plan B », il a tenu à se montrer rassurant, en assurant que le cessez-le-feu resterait en vigueur ; de son côté, le leader des FARC « Timochenko » a fait montre de la même approche en déclarant que la guérilla « maintient sa volonté de paix et réitère sa disposition à user uniquement des mots comme arme de construction de l’avenir »10.

Les FARC seraient donc de toutes les manières en voie de réorganisation profonde. La transition organisationnelle, de groupe armé clandestin à partenaire de l’État et acteur d’une démocratie moderne, s’annonce néanmoins longue et complexe. On ne sait pas quels pourraient être les plans des FARC pour une nouvelle forme de gouvernance, leur programme politique ou encore leur stratégie électorale.

Si la paix finit par se concrétiser, les forces militaires et policières de Colombie vont devoir se réorganiser après la fin de la lutte. Des unités entières ont été formées jusqu'ici pour contrer la guérilla communiste et vont probablement devoir désapprendre des réflexes acquis de longue date pour se concentrer sur d’autres menaces.

Pour autant, la question de la guérilla en Colombie n’est pas résolue définitivement, puisque des groupes actifs subsistent, le plus important étant l’Ejército de Liberación Nacional (ELN, Armée de Libération nationale ndlr). Si l’accord avec les FARC finit par trouver un soutien politique plus large, la voie devrait être ouverte pour une paix généralisée avec l'ensemble des groupes armés.

Au-delà de la Colombie, cet accord, finalement non légitimé par le peuple, a acquis une portée internationale pour plusieurs raisons. Premièrement, le conflit qu’il résout a été l’expression de la Guerre froide en Colombie. Ensuite, deux pays – Cuba et la Norvège – ont été garants de ces négociations. Autre engagement important : celui des États-Unis et du FMI qui s’engageront financièrement aux côtés de la Colombie pour l’appuyer dans ce nouveau chapitre de son histoire. Enfin, la signature de cet accord a mobilisé de nombreux chefs d’États du continent américain, le roi émérite d’Espagne Juan Carlos, les secrétaires d’État des États-Unis et du Vatican ainsi que le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon.

Mis sur le devant de la scène, le président Santos avait un chemin tout tracé vers le prix Nobel de la Paix. Mais il va devoir maintenant trouver une solution pour ne pas mettre en péril tout le travail mené depuis 2012, et tenir compte des exigences du camp du « non », qui sort victorieux de ce scrutin du 2 octobre.

***

Avec la victoire du « non », il est évident que les accords Santos-Timochenko n’ont pas forgé l'unité nationale espérée. Il reste encore de profondes blessures ouvertes, malgré les appels au pardon lancés par Rodrigo Londoño. Le commandant en chef de la guérilla apparaissait sortir du conflit la tête haute, ce qui a déplu fortement à la droite et son leader de longue date, Alvaro Uribe. Cette droite demande plus de sanctions et met en avant le lien antre FARC et narcotrafic, ce qui laisse présager de nouvelles discussions sous haute tension pour trouver un nouvel accord.

L’extrême-gauche colombienne justifie quant à elle le combat politique des FARC en l’associant au sien, et répète qu’un accord ne signifierait pas que les conditions d'une paix durable soient effectivement réunies. En effet cette mouvance considère que les raisons et les facteurs qui ont conduit à la constitution et à la lutte des FARC, subsistent ; ce courant appelle dès lors à lutter contre la politique « néo-libérale » du président Juan Manuel Santos.

Le défi de la paix sera donc éminemment complexe à surmonter. Est-il insurmontable pour autant ? Il faut espérer que non, et se souvenir d’une phrase attribuée à Simón Bolívar, que Marx détestait : « L’art de vaincre s’apprend dans la déroute ».

1 «Abstención de 62.6 % durante plebiscito en Colombia », le 2 octobre 2016 [en ligne], page consultée le 3 octobre 2016. URL : http://www.telesurtv.net/news/Abstencion-de-62--durante-plebiscito-en-Colombia-20161002-0060.html.

2 En espagnol : « ¿Apoya usted el acuerdo final para la terminación del conflicto y la construcción de una paz estable y duradera? ».

3 « Accord final pour la fin du conflit et la construction d'une paix stable et durable », 24 août 2016 : https://www.mesadeconversaciones.com.co/sites/default/files/24_08_2016acuerdofinalfinalfinal-1472094587.pdf.

4 « Où en sont les négociations de paix en Colombie ? », Paulo A. Paranagua, Le Monde, le 25 mai 2015 [en ligne], page consultée le 1er octobre 2016. URL : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/05/25/colombie-ou-en-sont-les-negociations-de-paix_4640197_3222.html - UT43BAJT1tkFyiw1.99.

5 «Cómo construyeron las FARC su imperio de drogas y terror », Dario Mizrahi, Info BAE, le 18 janvier 2014 [en ligne], page consultée le 1er octobre 2016. URL : http://www.infobae.com/2014/01/18/1537918-como-construyeron-las-farc-su-imperio-drogas-y-terror/.

6 Ibid.

7 « Acuerdo final para la terminación del conflicto y la construcción de una paz estable y duradera », le 24 août 2016 [en ligne], page consultée le 28 septembre 2016. URL : https://www.mesadeconversaciones.com.co/sites/default/files/24_08_2016acuerdofinalfinalfinal-1472094587.pdf

8 « La relación entre las Farc y el negocio del narcotráfico », le 14 décembre 2014 [en ligne], page consultée le 2 octobre 2016. URL : http://www.noticiasrcn.com/nacional-pais/relacion-entre-las-farc-y-el-negocio-del-narcotrafico.

9 « Alvaro Uribe: "El acuerdo de paz pone a Colombia en el camino de Venezuela" », María Paz Salas, La Tercera, le 28 septembre 2016 [en ligne], page consultée le 29 septembre 2016. URL : http://www.latercera.com/noticia/mundo/2016/09/678-698349-9-alvaro-uribe-el-acuerdo-de-paz-pone-a-colombia-en-el-camino-de-venezuela.shtml.

10 « 'Timochenko' dice que las Farc le seguirán apostando a la paz », le 2 octobre 2016 [en ligne], page consultée le 3 octobre 2016. URL : http://www.eltiempo.com/politica/proceso-de-paz/palabras-de-timochenko-en-plebiscito/16716833.

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