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Contre l’héritage Fujimori, une union sacrée inattendue au Pérou

Par Leonardo Miguel Alles, membre, et François Vidal-Castel, directeur adjoint du programme Géopolitique des Amériques de l’Institut Open Diplomacy

· Amériques

C'est bien la surprise que Pedro Pablo Kuczynski a créée le 5 juin dernier, en remportant le second tour de l’élection présidentielle péruvienne dans un mouchoir de poche et à la faveur d’un report des voix de gauche inespéré.

   Pedro Pablo Kuczynski

Arrivé, à l’issue du premier tour, loin derrière Keiko Fujimori, sa principale rivale du parti de droite « Fuerza Popular » et fille de l’ancien président péruvien controversé Alberto Fujimori (1990-2000), Pedro Pablo Kuczynski ou « PPK », du parti de centre-droit « Peruanos Por el Kambio », a finalement remporté l’élection par un peu plus de 40 000 voix d’écart sur plus de 18 millions de votants.

Un tel résultat est principalement dû au soutien apporté à « PPK » par la candidate de gauche Veronika Mendoza du parti « Frente Amplio por la Justicia, Vida y Libertad », éliminée à l’issue du premier tour. Devenue une véritable sensation sur la scène politique péruvienne, cette dernière a directement appelé ses partisans à voter pour « PPK », et non plus seulement à faire barrage au « fujimorisme » – en référence à la politique de lutte ferme et autoritaire contre les mouvements de guérilla maoïste, à la corruption élevée du régime et aux violations des Droits de l’Homme pour lesquelles l’ancien président Alberto Fujimori est actuellement détenu.

Veronika Mendoza

Si ces élections générales devaient également permettre de désigner les 130 députés au Congrès de la République ainsi que les représentants péruviens au Parlement andin, l’attention s’est focalisée sur une élection présidentielle à rebondissements. Retour sur les enjeux de cette élection, et sur les trois personnalités qui ont fait ce scrutin.

Élection présidentielle au Pérou : un résultat contrasté

Ce scrutin a été marqué par deux tendances principales : tout d’abord, la volonté de renforcer la libéralisation de l'économie du pays andin, amorcée dans les années 1990, et de son modèle de développement primo-exportateur – le Pérou restant un acteur majeur du secteur minier mondial, fortement dépendant des cours des minerais sur les marchés. Ensuite, le faible rôle joué par les anciens présidents Alan Garcia (1985-1990) et Alejandro Toledo (2001-2006), suscitant l’envie des Péruviens de passer à un nouveau chapitre de leur Histoire politique.

Selon Alexis Sierra, maître de conférences en géographie à l'Université de Cergy-Pontoise-IUFM, le premier tour du 10 avril dernier a été marqué par le grand nombre de candidats, pas moins de 10, et la contestation de la légalité de la candidature de plusieurs d’entre eux, ce qui a instauré un climat d’incertitude et de défiance parmi un grand nombre d’électeurs. En effet, la candidature de cinq aspirants avait fait l’objet de demandes d’invalidation auprès du Jurado Nacional de Elecciones (JNE)1, autorité nationale chargée de la bonne tenue des élections, notamment à la faveur d’un changement de la loi sur les organisations politiques voté en janvier 2016 – alors que la campagne avait déjà commencé. Parmi les candidats ainsi exclus, Julio Guzmán du parti « Todos Por el Perú », libéral de droite, a été écarté du scrutin pour ne pas avoir suivi les procédures de nomination de son propre parti2, tandis que César Acuña de l'« Alianza para el Progreso », centre-gauche, a été convaincu d’achat de voix.

Finalement, trois candidats ont réuni les conditions nécessaires pour sortir du lot au premier tour : Keiko Fujimori avec 39,85 % des voix, Pedro Pablo Kuczynski (21,01 %) et Veronika Mendoza (18,78 %).

Le poids du nom : Keiko Fujimori, favorite des catégories populaires

A l’aune du seul premier tour du 10 avril 2016, le fujimorisme s’est imposé comme première force politique du pays. Non seulement Keiko Fujimori est arrivée en tête de ce tour de scrutin, mais les élus de « Fuerza Popular », son parti, dominent largement le Congrès avec 73 sièges sur 130.

Keiko Fuijomori a un passé politique très dense. Première dame durant la présidence de son père Alberto Fujimori entre 1990 et 2000, elle a débuté sa carrière politique personnelle lors des élections générales de 2006, lors desquelles elle a été élue députée - 2007-2011 – avec le plus grand nombre de voix. K. Fujimori avait déjà fait campagne pour la présidentielle en 2011, sur un programme plus libéral économiquement que celui proposé en 2016, selon Alexis Sierra. Elle avait à cette occasion déjà échoué de peu, finissant deuxième derrière le vainqueur Ollanta Humala du « Partido Nacionalista Peruano », centre-gauche, mais devant Pedro Pablo Kuczynski de l'« Alianza por el Gran Cambio », centre-droit, troisième et déjà lui aussi candidat cette année-là.

Les couches populaires constituent la base électorale de Keiko Fujimori car ces dernières se sentent de manière générale isolées de la croissance économique actuelle et se souviennent des politiques d’ « assistanat » menées par son père, Alberto Fujimori, selon l’éditorialiste péruvien Jorge Bruce3. La candidate de « Fuerza Popular » a ainsi reçu un solide soutien dans les régions du nord du pays, en Amazonie et sur la côte pacifique, dans certaines localités andines et de la selva (jungle, ndlr) basse, comme l’analyse Alexis Sierra, régions où les couches populaires de la société sont très présentes, mais aussi dans les bidonvilles de la capitale, Lima.

Fondatrice de son parti « Fuerza Popular » en 2010, elle a pu développer un vrai réseau politique à travers le Pérou selon le modèle de l' « Alianza Popular Revolucionaria Americana » – APRA, de centre-gauche, le parti de l’ancien président Alan García de 1985 à 1990, puis de 2006 à 2011, et membre de l’Internationale socialiste – seul parti politique s’étant réellement bien constitué et organisé dans l’histoire récente du pays. Dans son programme pour ce scrutin de 2016, Keiko Fujimori s’est notamment opposée au développement de certains projets miniers, et a défendu la promotion de l’utilisation des ressources hydriques du pays pour la consommation humaine et l'agriculture. En outre, elle souhaite combattre la corruption, coûte que coûte. Dans un pays frappé par une forte criminalité urbaine liée au trafic de stupéfiants, son discours, hérité de la droite autoritaire que représentait son père, plaît à une large partie de la population.

Mais cet héritage fait aussi l’objet de critiques au sein de la société. Certains s'inquiètent notamment du retour d'un État corrompu comme celui de l'époque de son père ; un sentiment de peur accru par le fait que par exemple Keiko Fujimori avait été accusée en 2011 d'avoir utilisé des fonds illicites pour sa campagne – avant d'être relaxée par la Cour suprême péruvienne.

Pour tenter de couper court aux critiques, Keiko Fujimori a donc signé publiquement dans le cadre de cette campagne 2016 un engagement à ne pas libérer son père, actuellement emprisonné pour violations des droits de l'Homme commises au cours de son mandat, de 1990 à 2000, au nom de la lutte contre les groupes Sentier lumineux4 et Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru5.

Pedro Pablo Kuczynski (PPK), ancien Ministre de l'Economie, « candidat de l'establishment »

S'appuyant sur un programme économique libéral destiné à attirer les investissements étrangers dans tous les secteurs de l’économie péruvienne, Pedro Pablo Kuczynski a réussi à rassembler pendant cette campagne notamment les soutiens du prix Nobel de Littérature Mario Vargas Llosa et de l'ancien Secrétaire général des Nations unies de 1980 à 1991, Javier Pérez Cuéllar.

Lors du premier tour, « PPK » n’était néanmoins arrivé premier que dans le seul département d’Arequipa, situé au sud du pays, dont la capitale éponyme est la deuxième ville la plus peuplée du Pérou. Pour gagner au second tour et battre Keiko Fujimori, le candidat de centre-droit devait donc impérativement unifier l'électorat éclaté entre les huit autres candidats du premier tour, ce qu’il a réussi à faire grâce à un soutien, d’abord timide mais plus franc par la suite, de ces derniers.

Car ce second tour se présentait comme pour le moins complexe et ambiguë. Si « PPK » avait été candidat une première fois à l’élection présidentielle en 2011, Keiko Fujimori elle-même était arrivée deuxième au second tour avec le soutien du « Peruanos Por el Kambio », le parti même de son adversaire. En 2016 néanmoins, les partisans de « PPK » affirmaient que l'élection de Keiko Fujimori équivaudrait à un retour du fujimorisme au pouvoir – un argument qui s’est révélé payant. Le chemin de la victoire pour « PPK » ne pouvait passer que par ce front uni contre le fujimorisme, étant donné par ailleurs le fait que la différence avec la candidate de « Fuerza Popular » n’était pas toujours évidente. En effet, leurs deux programmes économiques étaient relativement proches, tous deux d’inspiration libérale. Seulement Keiko Fujimori portait l’héritage de son père relatif au secteur minier, clé au Pérou, qu’Alberto Fujimori avait contribué à libéraliser. En outre, elle bénéficiait de l’incarnation d’une droite plus « pugnace et populaire », comme l’évoquent Alexis Sierra et Vincent Bos, doctorant en géographie à l'Institut des Hautes Études de l'Amérique latine.

Veronika Mendoza, l’incarnation d’une gauche rénovée

Cette franco-péruvienne née à Cuzco, seule candidate parlant couramment le quechua, une langue indigène officielle au Pérou, est devenue la figure de proue d’une gauche déçue de l’expérience Ollanta Humala, le président de gauche sortant élu en 2011. La candidate du parti « Frente Amplio por la Justicia, Vida y Libertad » a ainsi réussi à renouveler l'image de la gauche péruvienne, historiquement liée au terrorisme du Sentier lumineux. La gauche péruvienne avait en effet été largement discréditée par le terrorisme maoïste des années 1980-1990, ce qui a expliqué son effondrement dans les années qui ont suivi.

Veronika Mendoza a constitué la grande surprise de la campagne présidentielle, puisqu’elle a constitué une rivale sérieuse et inattendue pour Pedro Pablo Kucynski au premier tour. Son programme était néanmoins considéré comme trop à gauche pour lui permettre de vaincre Keiko Fujimori. Parmi les mesures annoncées, elle désirait diversifier l'économie et mieux faire profiter les Péruviens des revenus tirés des gisements gaziers. Sur le plan social, elle s’est particulièrement impliquée dans la défense des droits des minorités. Son fort ancrage dans les Andes lui a d’ailleurs permis d’arriver en tête dans ces régions au premier tour.

Après la publication des résultats du premier tour, la jeune parlementaire depuis 2012 avait d’abord appelé ses partisans à voter contre Keiko Fujimori, sans pour autant faire référence à Pedro Pablo Kuczynski, puis avait clairement appelé à voter pour « PPK ».

Une victoire sur le fil pour « PPK », mais sans grande adhésion populaire

Lors du second tour, les trois enjeux majeurs soulignés par Alexis Sierra et Vincent Bos ont été le rapport de force entre les deux candidats, pouvant être influencé par des reports de voix, les résultats du vote à Lima et dans le sud, régions qui avaient fortement voté en faveur de « PPK » ou de Veronika Mendoza au premier tour, et la question de l’héritage du fujimorisme.

En effet, l’appel clair des candidats éliminés au premier tour à voter en faveur de « PPK » et la figure de Fujimori brandie comme un épouvantail menaçant ont permis une courte victoire de Pedro Pablo Kuczynski, davantage comprise comme expression d’un rejet de la possibilité pour un Fujimori de revenir au pouvoir, plutôt que d’un réel vote d’adhésion envers la politique proposée par le candidat élu.

1 “¿Por qué piden excluir a tantos candidatos en las presidenciales de Perú?”, BBC Mundo, le 1er avril 2016 [en ligne], page consultée le 28 juin 2016. URL : http://www.bbc.com/mundo/noticias/2016/04/160331_america_latina_elecciones_presidenciales_peru_2016_exclusion_kuczynski_ppbhttp://www.bbc.com/mundo/noticias/2016/04/160331_america_latina_elecciones_presidenciales_peru_2016_exclusion_kuczynski_ppb.

2 “¿Por qué el JNE excluyó a Julio Guzmán de las elecciones presidenciales?”, RPP Noticias, le 9 mars 2016 [en ligne], page consultée le 28 juin 2016. URL : http://rpp.pe/politica/elecciones/que-implica-para-julio-guzman-la-nueva-resolucion-del-jne-noticia-940959.

3 “El asistencialismo social fujimorista, la fórmula para ganar el voto popular”, La Republica, le 11 avril 2011 [en ligne], page consultée le 6 août 2016. URL : http://larepublica.pe/11-04-2011/el-asistencialismo-social-fujimorista-la-formula-para-ganar-el-voto-popular.

4 Sentier lumineux : ce mouvement révolutionnaire communiste né dans les années 1960 et inspiré du modèle castriste à Cuba, a régulièrement fait acte de violence pour déstabiliser le gouvernement péruvien jusqu’à l’arrestation de son leader historique, Abimael Guzmán, en 1992, ce qui a généré une pause dans son action. Ce groupe est inscrit sur la liste des organisations terroristes étrangères du département d’État américain depuis 1997. Depuis 1992, le groupe continue de commettre des attaques sporadiques contres des militaires ou des représentants de l’État.

5 MRTA : ce mouvement révolutionnaire communiste né au début des années 1980 et inspiré du modèle castriste à Cuba, a régulièrement utilisé la force, notamment lors de la prise en otages de 72 personnes durant 4 mois à l’ambassade du Japon à Lima en décembre 1996. Le groupe a perdu de son influence après la neutralisation des preneurs d’otages par les forces de sécurité du gouvernement Fujimori en avril 1997.

Cet article a été nourri par les discussions lors du DiploLab organisé le 26 mai 2016 – entre le premier et le second tour de l’élection présidentielle au Pérou – par l’Institut Open Diplomacy et Voxe, association ayant édité le premier comparateur de programmes politiques au monde, autour d’Alexis Sierra, Maître de conférences en géographie à l'Université de Cergy-Pontoise-IUFM, et Vincent Bos, Doctorant en géographie à l'Institut des Hautes Études de l'Amérique latine. Ce DiploLab a été modéré par Caroline Miller, directrice du programme Amériques de l’Institut Open Diplomacy.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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