Return to site

De Bruxelles à l'Afrique : les Journées européennes du Développement 2016

Par Inès Gil et Romain Laugier, jeunes reporters de l’Institut Open Diplomacy aux Journées européennes du développement 2016

· Europe,soc,af

Bruxelles a accueilli ces 15 et 16 juin 2016 la dixième édition des Journées européennes du Développement, JED ou EDD en anglais : à l’invitation de l’Union européenne, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies Ban Ki-moon, le Président de la Banque mondiale Jim Yong Kim, plusieurs chefs d’État, notamment africains, comme des représentants de la société civile sont venus débattre des grands enjeux du développement : efficacité et financement des aides, vulnérabilité des Etats, bénéfices de la croissance, lutte contre les inégalités. Pour orienter l’action internationale, l’instrument à l’honneur est le très récent « Programme de développement durable à l’horizon 2030 », soit dix-sept Objectifs du développement durable – ODD – qui succèdent aux huit Objectifs du Millénaire pour le Développement – OMD – de 2000, arrivés à échéance en 2015. Si le continent africain a largement été mis à l’honneur durant cet événement, des doutes subsistent quant à sa capacité à atteindre les ODD.

Les Objectifs de Développement durable (ODD), une approche multidisciplinaire pour une meilleure cohérence de l’action internationale

Ce ne sont pas moins de 17 objectifs mondiaux, déclinés en 169 cibles, qui forment ce que Ban Ki-Moon a qualifié de « plan d’action pour la paix et la prospérité »[1]. Alors que les OMD adoptés en 2000 ont rencontré un succès partiel, la communauté internationale a opté en 2015 pour une approche plus inclusive, qui couvre à la fois la croissance économique, l’inclusion sociale et la protection de l’environnement.

Le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon,

#EDD2016, Bruxelles, 15 juin 2016.

L’enjeu majeur d’une approche aussi multidisciplinaire du développement est celui de la cohérence de l’action internationale. Alors que l’optique précédente était de concentrer une action individuelle sur un objectif sectoriel particulier, au risque d’entraver du même coup la mise en œuvre d’autres mesures dans d’autres secteurs, les ODD affichent et revendiquent leur interdisciplinarité. Selon Paolo Ciccarelli, chef d’unité au sein de la Direction générale de la coopération internationale et du développement de la Commission européenne, et Anton Mair, directeur général adjoint du développement au sein du ministère autrichien des Affaires étrangères, seule une approche participative permettra de remplir les ODD. Les deux hommes tentent ainsi chacun d’unir l’action des gouvernements et celle des communautés locales, ainsi que d’impliquer le plus grand nombre d’acteurs à tous les niveaux d’action. Dans les secteurs de l’eau, de l’énergie et de l’agriculture par exemple, on privilégie ainsi une action structurée en connexion (en « nexus ») : l’objectif de faciliter l’accès à l’eau potable pour tous sera ainsi atteint par des actions concertées à travers les secteurs de la santé, de l’éducation, de la sécurité alimentaire et de l’économie.

"Seule une approche participative permettra d'atteindre les ODD"

Au-delà de l’analyse, la mise en œuvre d’une telle action structurée n’est pas sans poser des difficultés. De nombreuses voix s’élèvent pour repenser, sinon l’ensemble des structures institutionnelles, du moins les processus décisionnels. La coordination des acteurs se heurte notamment aux cloisonnements sectoriels, institutionnels – comme entre ministères chargés de l’agriculture et de l’énergie. La complexité d’une telle approche est en outre susceptible d’engager des coûts importants.

La redoutable question du financement

La question du financement est la trame de toute réflexion sur la façon de concrétiser les ODD. C’est sans surprise que Federica Mogherini, Vice-présidente de la Commission européenne et Haute-Représentante de l'Union, explique qu’il n’y aura pas d’action réelle en la matière sans davantage d’investissements et de partenariats. A cet égard chacun reconnaît la part cruciale que devra jouer le secteur privé ; la Présidente de la République de Maurice, Ameenah Gurib-Fakim, n’hésite pas à parler d’un « nouveau paradigme financier » intégrant largement l’expertise privée, tandis que dans un sondage, près de 54 % des participants des ODD ont indiqué considérer l’investissement privé comme le moyen le plus efficace d’encourager une croissance économique durable dans les pays en développement. Une participation justifiée selon Arancha Gonzales, directrice exécutive de l’International Trade Center, ITC, dans la mesure où « il n’y a pas de contradiction entre les échanges et le développement humain ». Le commerce est ainsi un instrument, qu’il appartient aux acteurs d’utiliser de manière durable et inclusive.

Mais si le secteur public ne peut pas à lui seul mobiliser les financements nécessaires à la mise en œuvre des ODD, les politiques publiques restent essentielles et les accords interétatiques des moyens efficaces de promouvoir l’investissement et la création de richesses. La question du développement des Etats est donc aisément liée à celle de la facilitation des investissements étrangers, soit par le biais des législations nationales, soit par la conclusion d’accords bilatéraux ou méga-régionaux.

Nous ne sommes pas tous égaux devant le développement international

Des jeunes représentant l'Unesco aux #EDD2016, Bruxelles, 15 juin 2016.

Les EDD ont aussi été l’occasion de constater la lenteur des progrès en termes de développement depuis la création de l’Organisation mondiale du Commerce, OMC, en 1994. Si celle-ci consacre un « traitement spécial et différencié »[2] pour les pays les moins avancés (PMA) et en développement (PED) afin qu’ils bénéficient de conditions plus favorables dans leurs échanges, force est de constater que ces derniers ne représentent que 20 % du commerce international alors qu’ils concentrent près de 80 % de la population mondiale.

"Les inégalités ne sont pas un sujet théorique mais un fléau bien réel qui freine la croissance"

Tandis que les inégalités sont de plus en plus visibles, la mondialisation n’a apporté à certains Etats que les miettes de la croissance des pays émergeants ou pétroliers. Pour la directrice exécutive de l’ONG Oxfam International, Winnie Byanyima, les inégalités ne sont pas un sujet théorique mais un fléau bien réel, qui empêche les individus de révéler leur talent et qui, de fait, freine la croissance – phénomène analysé à maintes reprises par l’OCDE[3]. Dès lors, l’injustice fiscale causée par une mauvaise répartition de l’impôt dans certains Etats ou par les dispositifs d’évasion fiscale mis en place par certaines entreprises sont de plus en plus décriés.

Sur le continent africain, des atouts pour une évolution vers le développement durable...

En 2017, 97 % des Africains devraient posséder un téléphone portable[4]. Le continent africain s’est rapidement ouvert à certains produits innovants. Cette particularité peut ouvrir des opportunités de développement durable, comme le souligne le Président de la Banque mondiale : numérique et développement durable doivent être conjugués afin de fonctionner durablement. L’amélioration technologique peut en effet mener à des découvertes susceptibles de changer nos modes de consommations, par la baisse de nos émissions de CO² ou de nos déchets. Le 11 mai 2016, le Forum Afrique Développement, connu sous le nom de « Davos africain » avait ainsi pour thème « Connecter les ressources de l’Afrique à travers la transformation numérique »[5]. Car les immenses ressources africaines représentent des opportunités majeures, en termes par exemple de production d’énergie hydraulique, solaire ou éolienne.

… largement dépendants de l’aide internationale

Si l’Afrique enregistre 5 % de croissance selon le World Economic Forum[6], ses problèmes persistent, et le continent nécessite l’aide internationale pour la mise en place de projets de développement durable. Une multitude d’organisations internationales développant des programmes respectueux de l’environnement en Afrique ont participé aux #EDD2016 : présentes. Parmi d’autres, l’organisation britannique Cabi soutient les agriculteurs africains à développer une agriculture durable et respectueuse des sols ; la campagne internationale d’origine autrichienne The Cargill Cocoa Promise soutient la production écologique de cacao au Ghana et en Côte-d’Ivoire. Dans un autre domaine, Africa4climate entend développer des stratégies pour le climat en Afrique – est financée en grande partie par la France. Cette dépendance à l’aide internationale en matière de développement durable est reflétée par l’Accord de Paris de décembre 2015, selon lequel les Etats industrialisés devront verser 100 milliards de dollars par an aux PMA à partir de 2020, sous forme de prêts ou de dons[7]. Cette dépendance des PMA envers les pays industrialisés peut être considérée, au mieux, comme la réparation nécessaire d’une injustice historique[8], au pire comme une forme de néo-colonialisme.

Représentants de la campagne The Cargill Cocoa, qui œuvre pour une production

durable du cacao en Amérique latine et en Afrique, Bruxelles, 15 juin 2016.

Un large pessimisme sur les capacités de l’Afrique à atteindre les ODD

Malgré la multitude de projets positifs présentés, les #EDD2016 auront été marqués par un pessimisme partagé sur l’évolution du développement durable, notamment en Afrique. Selon Shenggen Fan, directeur de l’International Food Policy (Research Institute IFPRI) l’agriculture africaine n’est actuellement pas durable. De même, Daniel Gad, directeur d’Omea Farms & Ethiopian Horticulture Co-operative a indiqué que le continent africain ne pourra pas atteindre les ODD d’ici à 2030, s’il persiste dans sa production agricole actuelle.

Pour Viwanou Gnassounou, Sous-Secrétaire général du Groupe des Etats d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), le problème est principalement financier. Selon lui, les acteurs financiers doivent être sensibilisés et formés pour investir dans les projets respectueux de l’environnement, de même que les banques, généralement réticentes à investir dans de petits projets – l’impact de ces derniers étant pour autant souvent considérable en matière de développement durable à travers une répartition équitable des richesses, et une exploitation des terres respectueuse de l’environnement. Stéphanie J. Miller, directrice de la Western Europe International Finance Corporation a affirmé que l’investissement dans les projets de développements durables ne pouvait se faire sans un retour fort sur investissement : « On doit être sûrs qu’on ne perd pas d’argent ».

Les paroles de Ban Ki-moon suscitent néanmoins espoir et détermination pour le futur du continent africain : « Le développement durable doit être au cœur de nos politiques. Tous les pays et organisations ont une responsabilité pour mettre en pratique les nouveaux objectifs du millénaire ».

[1] Journées européennes du Développement, cérémonie d’ouverture, Bruxelles, mercredi 15 juin 2016.

[2] En vertu du préambule des Accords de Marrakech, fondateurs en 1994 de l’OMC, « Il est nécessaire de faire des efforts positifs pour que les pays en développement, et en particulier les moins avancés d'entre eux, s'assurent une part de la croissance du commerce international qui corresponde aux nécessités de leur développement économique ».

[3] OCDE, « Focus inégalités et croissance », ocde.org, décembre 2014 [en ligne], consulté le 16 juin 2016 : https://www.oecd.org/fr/els/soc/Focus-Inegalites-et-croissance-2014.pdf.

[4] « Spectaculaire : 97 % des Africains auront un téléphone portable en 2017 », Afrique Connection, le 5 juin 2015 [en ligne], consulté le 16 juin 2016 : http://www.afriqueconnection.com/article/05-06-2015/spectaculaire-97-des-africains-auront-un-t%C3%A9l%C3%A9phone-portable-en-2017#sthash.hHfPbGRo.dpbs.

[5] VIENNOT Marie « Le Davos africain, who cares ? », France Culture, le 11 mai 2016 [en ligne], consulté le 16 juin 2016 : http://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-economique/le-billet-economique-mercredi-11-mai-2016.

[6] Ibid.

[7] Ministère de l’environnement, de l’énergie et de la mer, «Retour sur la COP 21 », developpement-durable.gouv.fr, le 15 décembre 2015 [en ligne], consulté le 16 juin 2016 : http://www.developpement-durable.gouv.fr/C-qu-il-faut-retenir-de-la-COP-21.html.

[8] Selon Joselin Manzanares Nuñez, leader de la question environnementale au Nicaragua, et Teresa Ribera, directrice de l’Institut du Développement durable et des Relations internationales (IDDRI), Journées européennes du Développement 2016, 15 juin 2016.

Légende de la photo en couverture : #EDD2016, Bruxelles, 15 juin 2016. De gauche à droite, Roch Marc Christian Kaboré, Président du Burkina Faso ; Federica Mogherini, Vice-présidente de la Commission européenne, Haute-Représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ; Faustin-Atchange Touadéra, Président de la République centrafricaine.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly