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Destitution de Dilma Rousseff : la fin des gouvernements de gauche au Brésil ?

par Leonardo Miguel Alles, chargé de relations publiques

· Amériques

Le Brésil, partenaire stratégique de l'Union européenne depuis 2007[1], traverse aujourd'hui deux crises majeures : l’une économique, l'autre politique. En avril dernier, la Chambre des députés – Câmara dos Deputados, l'équivalent de l'Assemblée nationale en France – a voté la destitution de Dilma Rousseff, présidente élue en 2010 et réélue en 2014 issue du Parti des travailleurs (PT), en raison notamment des scandales de corruption dans lesquels elle se trouve impliquée. Pourtant, la remplacer par d’anciens membres de sa coalition ne promet guère de distinction durable entre pouvoir et corruption, car beaucoup de ces derniers sont accusés de corruption[2]. La fameuse remarque de Tancrède dans le roman Le Guépard peut ainsi synthétiser la situation actuelle du Brésil : « il faut que tout change pour que tout reste comme avant »[3].

La crise économique, conséquence d'une « re-primarisation » de l’économie brésilienne

Le pays traverse sa pire crise économique depuis 1903. En 2015, le PIB a chuté de 3,8 %[4]. En avril 2016, le taux de chômage a atteint 11,2 %[5] de la population active selon l'IBGE, l'Institut brésilien de Géographie et de Statistiques. La croissance économique des années Lula, du nom de Inacio Lula da Silva, Président de la République fédérative du Brésil de 2003 à 2011, fut possible grâce au prix élevé des matières premières, dont l'exportation vers la Chine avait permis au pays de surmonter la crise de 2008. Malheureusement, ce modèle économique où la priorité était donné au secteur primaire, n'a pas permis de créer suffisamment d'emplois durables. En outre, l'investissement industriel au Brésil n'atteint aujourd'hui que 18 % du PIB contre 50 % en Chine[6], tandis que la chute des cours internationaux des matières premières conduit à un ralentissement économique généralisé.

Amitiés politiques et corruption : pourquoi Dilma Rousseff risque d'être destituée après avoir été suspendue de ses fonctions présidentielles ?

Les Brésiliens sont descendus massivement dans la rue ces dernières semaines, pour manifester contre la crise économique, mais pas seulement. Dilma Rousseff a subi une grave perte de popularité depuis l’éclatement du scandale Petrobras en mars 2014, à 10 % d’opinions favorables en 2015. La Présidente est en effet accusée d'avoir illicitement financé sa campagne présidentielle de 2014 grâce aux fonds publics détournés de l’entreprise pétrolière publique Petrobras, dont elle dirigeait le Conseil d'administration pendant les années Lula. Elle est aussi accusée d'avoir maquillé des comptes publics[7] : elle aurait imposé à des institutions financières publiques la lourde mission de supporter des dépenses étatiques qui dépassaient le budget approuvé par le Parlement. Selon les estimations, le montant de cet excédent de dépenses s'élèverait à 40 milliards de reais, soit 9,8 milliards d'euros.

Pour sa défense, Dilma Rousseff accuse ses prédécesseurs d'avoir également eu recours à cette pratique. Quelle différence cela fait donc ? C’est notamment une question de proportion : les anciens présidents auraient couvert des valeurs bien inférieures. En tout état de cause, D. Rousseff nie les deux accusations. L’impasse politique dans laquelle le pays se trouve a amené les agences de notation telles que Moody's, Standards and Poor's et Fitch à abaisser la note du Brésil[8] de la catégorie « investissement » à celle « spéculative ».

L'imbroglio n’a fait qu’empirer quand Dilma Rousseff a tenté de protéger l'ancien président Lula, son mentor : alors qu’il faisait face à une enquête de la Police fédérale brésilienne (nommée « lavage express » en référence aux stations-service que les accusés auraient utilisées pour blanchir l’argent détourné), il a été nommé elle lui a offert le poste de Chefe da Casa Civil – soit l’équivalent de Premier Ministre en France – le 17 mars dernier. Cette décision a déclenché des manifestations à travers tout le pays. Les hommes politiques, eux aussi, n’ont pas été dupes. L'idée d’un procès contre la Présidente a alors pris son essor grâce au Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), un parti centriste qui a pourtant toujours coopéré avec les partis au pouvoir depuis 1985, année du retour du pays à la démocratie après la dictature militaire de 1964 à 1985. Principal allié au pouvoir du PT depuis 2004, le PMDB a quitté la coalition le 29 mars dernier pour passer à l'opposition. C’est ainsi que l’influence de la présidente s’est considérablement amoindrie. Cet abandon a été un grand échec pour elle, puisque le PMDB représente l’une des premières forces politiques au sein du Parlement, avec 69 députés sur 513 et 18 sénateurs sur 81, contre 91 députés et 13 sénateurs pour le PT.

Au sein de la chambre des Représentants, pour destituer Dilma Rousseff, la motion devait être approuvée par deux-tiers des députés, soit 342 sur 504. Le 17 avril, lors d'une séance plénière de plus de six heures diffusée en direct à la télévision, l'opposition a réussi à rassembler 367 votes, surpassant toutes les estimations. La Présidente a par ailleurs reçu le soutien de 167 députés, et il n’y a eu que deux abstentions.

Si les partisans de Dilma Rousseff affirment que cette procédure est un coup d'État contre la démocratie brésilienne, l'opposition rappelle que le jugement du chef de l'État est prévu dans la Constitution. En 1992, les Brésiliens ont déjà eu recours à ce processus pour destituer Fernando Collor de Mello, élu en 1990 au terme des premières élections démocratiques organisées dans le pays depuis la fin de la dictature militaire, et également accusé de corruption.

Comme un air de House of Cards à la brésilienne

Selon certains observateurs [9], depuis la chute massive de popularité du gouvernement, l'éloignement du PMDB aurait eu pour seul et unique but de favoriser l’accès du vice-président Michel Temer, président du PMDB depuis 2011, à la présidence en cas de destitution de Dilma Rousseff[10]. En avril dernier, ce dernier a publié une déclaration sur les réseaux sociaux sur ses projets pour l'avenir du pays, juste après le vote des députés en faveur de la destitution de Dilma Rousseff, et avant le vote du Sénat le 12 mai dernier.

Par ailleurs, Eduardo Cunha[11], membre du PMDB, Président de la Chambre des députés et responsable de la procédure, est accusé d'avoir reçu des pots-de-vin et de posséder des comptes bancaires dans des paradis fiscaux. Considéré comme un bon stratège politique, il a été épargné jusqu'au vote de la motion de destitution. Mais après avoir réussi à faire approuver la procédure menée contre la présidente, c’est lui qui a été écarté de ses fonctions par la Cour suprême brésilienne[12] le 5 mai dernier.

Selon le procureur de la République, Rodrigo Janot, Eduardo Cunha aurait en effet profité de son influence pour intimider et contraindre d'autres élus et fonctionnaires à ralentir les enquêtes menées à son encontre. Aussi l'écarter de son poste devenait urgent, car l'approbation par le Sénat de la procédure de la procédure de destitution quelques jours plus tard aurait promu Eduardo Cunha à la vice-présidence du pays.

Un sursis pour Dilma Rousseff est-il possible ?

Le successeur de Cunha, Waldir Maranhão, député du Parti progressiste (PP, centre)[13], s'est fait remarquer dès ses premières initiatives. Le 9 mai, il a accepté une demande en faveur de Dilma Rousseff déposée par l'avocat général du Brésil, José Eduardo Cardozo. Cette décision a annulé le vote de la chambre des Représentants le 17 avril et bouleversé le cours du procès, étant donné que les sénateurs étaient déjà appelés à voter sur l'ouverture officielle de la procédure contre Dilma Rousseff. Cette décision du nouveau Président de la Chambre des Députés mérite une analyse plus détaillée, car Waldir Maranhão est également soupçonné de corruption dans le dossier Petrobras. Lors du vote du 17 avril, il s’est prononcé contre la destitution de Dilma, justifiant ensuite sa décision du 9 mai[14] en affirmant que le vote du 17 avril constituait un « pré-jugement » de Mme Rousseff et avait porté « atteinte au droit à une pleine défense de la présidente »[15].

Le 10 mai le nouveau Président de la chambre basse est revenu sur sa décision d’annuler le vote de la motion. Mais pourquoi est-il revenu en arrière ? En fait, son parti – le PP – l’aurait menacé d’exclusion[16] et ses collègues de la chambre basse se seraient rassemblés pour voter contre sa décision prise la veille.

Face au rétablissement de la procédure, la Présidente a décidé de ne rien lâcher. Avant même le vote au Sénat, sa défense avait annoncé qu’elle demanderait l'annulation du processus de destitution. Ses avocats ont présenté leur ultime recours[17] au Tribunal suprême fédéral le 10 mai, appel qui a été rejeté le 11 mai.

L'opposition approuve le procès au Sénat, et après ?

L'étape suivante a eu lieu le 12 mai au Sénat. L'opposition avait besoin de 41 votes sur 81 sénateurs, i.e. une majorité simple. À la fin de la séance, les résultats sont tombés : 55 voix en faveur d'une procédure de jugement, 22 contre et deux abstentions. La procédure établie peut durer jusqu'à six mois et requiert que Dilma Rousseff quitte immédiatement ses fonctions après le vote du Sénat. Elle a déjà été remplacée par son vice-président Michel Temer. Si les accusations sont confirmées et si le Sénat vote une seconde fois en faveur de sa destitution, Dilma Rousseff devra abandonner son mandat pour de bon.

En réponse au résultat qui a permis l'ouverture de son jugement, Madame Rousseff a déclaré : « Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement mon mandat, c'est le respect des urnes, de la souveraineté du peuple brésilien et de la Constitution ». Elle a ensuite affirmé être victime d'un « coup d'État institutionnel »[18].

**

L'intérim Michel Temer doit maintenant gérer ce chaos. En ce qui concerne la crise économique, il a promis de rétablir la confiance des investisseurs étrangers. Pour cela, il a intégré l'ancien Président de la Banque centrale de 2003 à 2010, Henrique Meirelles, au sein de son équipe d’experts en économie. Sur le plan politique, il a été critiqué pour n’avoir inclus aucune femme dans son gouvernement, composé de 24 ministres dont six sont soupçonnés de corruption, ce qui déplaît fortement aux partisans du PT et déçoit des milliers de Brésiliens.

Michel Temer demeure très impopulaire - 8 % seulement des Brésiliens lui font confiance – car il est perçu comme un ancien allié de Dilma Rousseff par certains secteurs de la société, et comme un « traître » par les partisans du PT. Si l'intérim du gouvernement n’honore pas ses promesses, il en subirait les conséquences, car les Brésiliens ont décidé de se faire entendre. Les arrestations d'hommes d'affaires et de responsables politiques, suivies des manifestations de grande ampleur à travers le pays, sont la preuve d'un changement non négligeable des mentalités au sein de la société brésilienne.

[1] Ce partenariat stratégique UE-Brésil permet une coopération étroite au niveau politique. Il facilite l'engagement bilatéral dans la recherche de solutions aux problèmes sociaux, économiques et sécuritaires.

[2] Plateforme Excelências [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://excelencias.org.br/

[3] TOMASI DI LAMPEDUSA Giuseppe, Le Guépard, 1958 (posthume).

[4] « Brésil : chute de 3,8 % du PIB en 2015 », Lefigaro.fr avec AFP, le 3 mars 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2016/03/03/97002-20160303FILWWW00173-bresil-chute-de-38-du-pib-en-2015.php.

[5] OLIVEIRA Nielmar de, « Desemprego chega a 11,2% no trimestre encerrado em abril », EBC Agencia Brasil, le 31 mai 2016 [em ligne], page consultée le 3 juin 2016 :

http://agenciabrasil.ebc.com.br/economia/noticia/2016-05/desemprego-em-abril-chega-112-maior-indice-desde-janeiro-de-2012.

[6] FILIPPIS Vittorio de, « Pourquoi le Brésil s'enfonce dans la crise », Liberation.fr, 28 septembre 2015 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www.liberation.fr/planete/2015/09/28/le-bresil-s-enfonce-dans-la-crise_1392673.

[7] « Brésil : la destitution de Dilma Rousseff est-elle un coup d'Etat ? », Latribune.fr, 19 avril 2016 [en ligne], page consultée le 5 juin 2016 : http://www.latribune.fr/economie/international/bresil-la-destitution-de-dilma-rousseff-est-elle-un-coup-d-etat-565416.html.

[8] « Agência de classificação de risco Fitch rebaixa nota do Brasil », Folha de Sao Paulo, 5 mai 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www1.folha.uol.com.br/mercado/2016/05/1768239-agencia-de-classificacao-de-risco-fitch-rebaixa-nota-do-brasil.shtml.

[9] MAZZEO Antonio Carlos, professeur du département d'histoire de l'Université de São Paulo (USP), cité dans « Seis dúvidas: Especialistas respondem a questões de leitores sobre impeachment », BBC Brasil, 16 avril 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www.bbc.com/portuguese/noticias/2016/04/160416_impeachment_duvidas_leitores_pai_mdb.

BRESSER-PEREIRA Luiz Carlos, professeur de la Fundação Getúlio Vargas (FGV), cité dans « Em Nova York, intelectuais denunciam "golpe" contra Dilma », RFI Brasil, 30 mai 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://br.rfi.fr/brasil/20160530-em-nova-york-associacao-latino-americana-denuncia-golpe-contra-dilma.

[10] SCIGACZ Marie-Adélaïde, « Comment Michel Temer, discret et impopulaire, a pris la présidence du Brésil à Dilma Rousseff », FranceTVinfo.fr, 15 mai 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www.francetvinfo.fr/monde/bresil/manifestations-au-bresil/comment-michel-temer-discret-et-impopulaire-a-pris-la-presidence-du-bresil-a-dilma-roussef_1448715.html.

[11] « Brésil : Petrobras au coeur de la corruption », Lemonde.fr, 4 avril 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www.lemonde.fr/panama-papers/article/2016/04/04/bresil-petrobras-au-c-ur-de-la-corruption_4895173_4890278.html.

[12] FALCÃO Márcio, « Teori afasta Eduardo Cunha do mandato na Câmara », Folha de Sao Paulo, 5 mai 2016 [em ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www1.folha.uol.com.br/poder/2016/05/1768000-teori-afasta-eduardo-cunha-do-mandato-na-camara.shtml.

[13] PASSARINHO Nathalia, « Presidente em exercício da Câmara anula votação do impeachment », Globo.com, 9 mai 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://g1.globo.com/politica/processo-de-impeachment-de-dilma/noticia/2016/05/presidente-em-exercicio-da-camara-anula-votacao-do-impeachment.html.

[14] GONÇALVES Carolina, « Waldir Maranhão anula votação do impeachment na Câmara », EBC Agencia Brasil, 9 mai 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://agenciabrasil.ebc.com.br/politica/noticia/2016-05/waldir-maranhao-anula-votacao-do-impeachment-na-camar.

[15] Ibid.

[16] GAMA Paulo et al, « Maranhão decide revogar decisão que anulou sessão do impeachment », Folha de Sao Paulo, 1à mai 2016 [em ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www1.folha.uol.com.br/poder/2016/05/1769617-maranhao-decide-revogar-decisao-que-anulou-sessao-do-impeachment.shtml.

[17] « Brésil : la Cour suprême rejette le dernier recours de Dilma Rousseff contre le processus de destitution », France 24, 12 mai 2016 [en ligne], page consultée le 3 juin 2016 : http://www.france24.com/fr/20160511-bresil-destitution-cour-supreme-rejette-dernier-recours-dilma-roussef-scandale.

[18] « Brésil : la destitution de Dilma Rousseff est-elle un coup d'Etat ? », Op. Cit.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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