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Economie : reste-t-il une place pour l’Etat dans la mondialisation ?

Par Romain Laugier, reporter de l’Institut Open Diplomacy aux 16e Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, du 1er au 3 juillet 2016

· Economie

Dans un monde globalisé, l’intervention de l’Etat dans l’économie a perdu de son évidence. La figure étatique se trouve en lutte constante pour maintenir son rang d’acteur majeur, alors que sa place et son rôle sont largement contestés par un grand nombre d’acteurs aux intérêts divers, sinon divergents. Alors qu’il agissait autrefois au nom seul du service public, l'Etat a peu à peu intégré une logique de stratège économique[1], qui repose largement sur l’actionnariat public[2]. Alors que la concurrence des acteurs économiques pousse l’Etat à repenser son rôle, que peut-on attendre de lui au XXIe siècle[3] ? Les discussions ne peuvent manquer d’être passionnées à ce sujet, ce dont a attesté la 16e édition des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, organisées par le Cercle des économistes.

Un Etat en perte de repères

Dans une tribune parue dans Les Echos en juillet dernier[4], avant même l’ouverture de ces dernières Rencontres économiques, Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, évoquait au rang des grandes évolutions actuelles liées à la mondialisation, un « phénomène de renationalisation » de la part des Etats, désireux de redevenir le centre d’impulsion de l’ensemble des activités économiques. Si les récentes crises économiques n’ont pas mis un frein à la mondialisation, elles ont du moins largement entamé sa popularité. A ce mouvement d’expansion du grand « village planétaire »[5] semble en effet répondre un sentiment de méfiance des populations, pour qui le renforcement des frontières peut apparaître comme un gage de sécurité face à l’incertitude. Quant à l’Etat, il cherche son rôle dans un monde devenu résolument polycentrique, au sein duquel l’absence de force stabilisatrice ne peut conduire, selon l’ancien Ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, qu’à une instabilité durable[6].

Alors que la gouvernance mondiale assurée par des organes internationaux – et non pas supranationaux – tels que l’ONU, l’OMC ou le Groupe Banque mondiale n’en est qu’à ses débuts, les acteurs de l’économie se livrent à une concurrence féroce et bien réelle. « ONG, régions, cantons, provinces, global cities, think tanks, universités privées, entreprises, start-ups, cabinets d’avocats, magnats et groupes de médias, stars et acteurs culturels, mafias et terroristes, autant d’acteurs avec qui l’Etat doit composer »[7], selon Nicolas Dungan, Senior Fellow au sein du think tank Atlantic Council et Senior Advisor auprès de l’Institut de Relations internationales et stratégiques – IRIS.

Face à cette concurrence résolue, à ces contestations déstabilisatrices, l’Etat semble rechercher ses fondements, et ses acteurs retrouvent de l’intérêt à l’ancienne querelle qui a opposé à travers les siècles les tenants d’Adam Smith à ceux de Thomas Hobbes. Pour le premier, il faut « laisser faire, laisser passer »[8], puisque les intérêts individuels convergent toujours vers le meilleur équilibre possible. Pour le second au contraire, les impératifs de sécurité et d’utilité commune commandent la création d’un Etat à travers le contrat social, pour sortir d’un état de nature inutilement féroce et dangereux[9]. Avec l’ouverture des Etats, les tenants de l’interventionnisme et ceux du libéralisme trouvent dans cette sphère internationale un nouveau terrain d’affrontement ; l’universitaire et économiste Pierre Dockès n’hésite par exemple pas à qualifier l’échelle mondiale d’état de nature, à peine moins tragique que celui prévalant dans la pensée de Hobbes. Partant de ce constat, l’Etat peut soit retrancher son action derrière ses dernières sphères d’intervention, soit se donner tout entier à un ordre mondial qui n’est, sans doute, ni neutre ni innocent.

La finance, incontournable allié de l’Etat ?

Qu’il soit libéral ou interventionniste, l’Etat a pour vocation d’assurer la sécurité de sa population, condition sine qua none pour que les individus puissent s’épanouir en société. Mais l'enjeu de la sécurité physique a progressivement cédé (en partie) sa place à celui de la sécurité sociale, pour lequel l’économie joue un rôle primordial. Or dans le grand jeu économique mondial, l’Etat n’est qu’un joueur parmi d’autres, et il apparaît incapable de venir à bout des tempêtes sociales sans le concours du marché. Comme l’estime Nicolas Dufourcq, directeur général de la Banque publique d’Investissement – BPI – lors de ces 16e Rencontres économiques, « il faut toujours de la finance pour créer de la richesse », et ce faisant, réduire le chômage et augmenter la croissance. Marie-Anne Barbat-Layani, directrice générale de la Fédération bancaire française, ne tarit d’ailleurs pas d’éloge à l’égard des banques, « armes de construction massive » qui constituent selon elle des « mécanismes à accélérer l’avenir ». Pour l’aider à réaliser sa vocation, l’Etat devrait donc appuyer et favoriser l’activité de tous les acteurs du financement de l’économie : qui de mieux placé pour apporter de l’investissement que les fonds d’investissements ? Une multinationale telle que Blackrock, qui contrôle davantage d’actifs que la plupart des Etats[10] (Blackrock est la plus grosse firme de gestion d'actifs du monde avec 3 600 milliards de dollars), aurait ainsi des intérêts convergents avec ces derniers puisqu’elle gère, selon Isabelle Matos Y. Lago, expert en macro-investissement auprès de l’Institut Blackrock Investment, « les retraites des enseignants du Texas et des pompiers de New-York »[11].

D’autres se montrent sans doute plus réalistes quant aux divergences d’objectifs entre les acteurs de l’économie et l’Etat. Stéphane Boujnah, directeur général d’Euronext, estime comme beaucoup que « la finance cristallise l’explosion des inégalités dans les pays qui s’en sont le moins préoccupé ».

Mais il est difficile pour un Etat, même souverain et quand bien même il le souhaiterait, de s’opposer de manière radicale à la finance. Hormis certaines postures électorales de court terme[12], le gouvernement est bien souvent contraint de composer avec cet acteur majeur ; ne serait-ce que parce que l’Etat a besoin de l’appui du secteur financier pour le financement des dettes budgétaires – qui dans bien des cas ne cessent de s’alourdir à travers le monde. Le récent retour de l’Argentine sur le marché obligataire, conditionné par le paiement préalable des sommes que le pays devait aux « fonds vautours », constitue la preuve de cette dépendance. Dès lors, la perte de confiance des citoyens envers la finance, fruit d’une décennie de crises économique, budgétaire et financière, a naturellement été suivie d’une perte de confiance dans son allié volontaire sinon contraint : l’Etat, perçu comme incapable de réguler le système financier. Prenant acte de cette déconnexion entre la finance et les populations – cristallisée dans le rejet des « banksters » lors de la crise financière et économique de 2008[13] – Bertrand Badré, ancien directeur financier du Groupe Banque mondiale, propose de « ré-enchanter la finance », en lui faisant retrouver des valeurs de proximité, d’utilité sociale ou d’égalité fiscale. Des ambitions qui ne pourront pas être assouvies à la seule échelle nationale.

Une solution dans l’internationalisation de la régulation gouvernementale

Dans l’environnement mondial actuel, un Etat ne peut être véritablement souverain que s’il parvient à s’approprier les instruments économiques et financiers lui permettant de réaliser son autonomie. Car tout n’est pas perdu pour l’Etat qui sait mettre ses atouts en valeur.

Au niveau national, l’Etat peut se faire stratège de l’économie. Actions spéciales, aides d’Etat ou partenariats public-privé sont autant de cartes que les règlementations européennes permettent, dans une certaine mesure, d’abattre. Au niveau régional, apparaît une appétence pour des regroupements d’Etats – à l’image des groupes de sociétés – qui travaillent à harmoniser leurs politiques et leurs systèmes de régulations afin de renforcer leur poids face au reste du monde – et notamment face aux autres acteurs économiques. Une telle dynamique s’ancre parfois dans des traités de libre-échange tels que le Comprehensive Economic and Trade Agreement (CETA) conclu entre l’Union européenne et le Canada en 2014, ou encore le Partenariat trans-pacifique – signé en février 2016 entre l'Australie, Brunei, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour, les Etats-Unis et le Vietnam. Mais bien que négociés par les Etats, rien ne dit que ces accords régionaux constitueront à terme un gage d’autonomie pour leurs signataires, ou que ces derniers en récolteront tous des bénéfices. La voie de l’association peut aider les Etats à préserver leur souveraineté, mais le risque existe de voir cette souveraineté diluée dans la voix de la majorité.

De gauche à droite, Emmanuel Macron, Ministre français de l'Economie, de l'Industrie et du Numérique, et

Didier Reyders, Vice-Premier ministre belge et Ministre des Affaires étrangères et européennes. Aix-en-Provence, juillet 2016.

Quant aux domaines régaliens, c’est de toute évidence l’interventionnisme qui l’a emporté sur le libéralisme : pas question de laisser à d’autres acteurs le privilège de se préoccuper de la sécurité des citoyens ! Le Ministre français de la défense Jean-Yves Le Drian n’a ainsi pas manqué de rappeler que « l’intervention de l’Etat est la règle et non pas l’exception ». Pour ce dernier, c’est alors bien l’économie qui est au service de l’Etat ; ainsi la récente vente, en avril 2016, de douze sous-marins de l’entreprise DCNS à l’Australie apparaît à même de garantir la souveraineté stratégique de l’Etat français pour de longues années dans ce domaine. Quelques mois plus tôt, ce dernier avait par ailleurs introduit une action spécifique dans le groupe français Nexter Systems S.A, fabricant de matériel militaire, afin de renforcer son contrôle sur le rachat des titres ou des droits de vote de la société[14]. L’autonomie des domaines les plus régaliens de l’Etat fait l’objet d’une vigilance très particulière ; mais nul doute que celle-ci reste, en dernier ressort, dépendante d’une bonne santé économique globale – que l’Etat peut chercher à favoriser mais sans garantie de résultats.

Pour conserver sa souveraineté, et donc sa place dans une économie globale, l’Etat est ainsi incité à – sinon forcé – de composer avec une partie des nombreux acteurs de la mondialisation. Il peut s’agir de certains de ses pairs avec lesquels il s’associe, si besoin par le dépôt commun d’une partie des souverainetés étatiques dans une instance supra- ou inter-nationale. Il peut aussi s’agir d’autres entités, qui visent d’abord et avant tout à réaliser leurs intérêts propres – et sans doute distincts de ceux de l’Etat – sur l’échiquier mondial. En tous les cas, il faut espérer que l’instrument de la finance ne se révèle pas être, en fin de compte, un mauvais serviteur.

[1] « Emmanuel Macron insiste sur sa vision de l’Etat stratège », Les Echos, février 2016, consulté le 02 juillet 2016 [en ligne] URL : http://www.lesechos.fr/03/02/2016/lesechos.fr/021669413215_emmanuel-macron-insiste-sur-sa-vision-de-l-etat-stratege.htm.

[2] « L’Etat actionnaire », LGDJ, thèse du professeur A. Cartier-Bresson, janvier 2010.

[3] Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, 16e édition, « Dans un monde de turbulences, qu’attend-on d’un pays ?», 1er au 3 juillet 2016.

[4] « Qu'attend-on d'un pays dans un monde de turbulences ? », Les Echos, juillet 2016, consulté le 02 juillet 2016 [en ligne] URL : http://www.lesechos.fr/journal20160701/lec1_idees_et_debats/0211067708696-quattend-on-dun-pays-dans-un-monde-de-turbulences-2011224.php.

[5] L’expression est empruntée à Marshall McLuhan, The Medium is the Massage, 1967.

[6] Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, 16e édition, session 1 : « Sommes-nous vraiment dans un monde turbulent ? ».

[7] Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence, 16e édition, session 5 : « L’Etat peut-il tout décider ? ».

[8] La maxime est attribuée à Vincent de Gournay. Elle est par la suite devenue le slogan des physiocrates.

[9] Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651.

[10] « Le fonds d'investissement qui a la puissance d'un Etat », Le Point, juin 2011, consulté le 3 juillet 2016 [en ligne] URL : http://www.lepoint.fr/economie/le-fonds-d-investissement-qui-a-la-puissance-d-un-etat-09-06-2011-1342433_28.php.

[11] Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, 16e édition, session 10 : « Finance : arme de destruction massive ou bras armé des Etats ? ».

[12] François Hollande, discours prononcé le 22 janvier 2012 au Bourget : « Mon véritable adversaire [...] c'est le monde de la finance ».

[13] « Pour en finir avec l’impunité fiscale », par Eva Joly, Le Monde diplomatique, juin 2016, p. 21.

[14] Journal officiel de la République française du 6 décembre 2015, décret n° 2015-1586 du 4 décembre 2015 instituant une action spécifique de l'Etat au capital de Nexter Systems SA.

Légende de la photo du bandeau : de gauche à droite, Christine Lagarde, directrice générale du FMI, et Mario Monti, ancien Premier ministre italien. Aix-en-Provence, juillet 2016.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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