Return to site

L’eau fait travailler une personne sur six dans le monde

par Iris Delahaye, Directrice générale adjointe de l'Institut Open Diplomacy

Le 22 mars est la Journée mondiale de l’eau. Adoptée par l’Assemblée générale des Nations-Unies en février 1993, cette Journée met en lumière, chaque année, une thématique différente liée à l’eau. 2016 met l’accent sur la relation qui unit l’eau et l’emploi.

L’eau est le principal moteur de la production de valeur

L’eau se trouve en effet au cœur des activités économiques et sociales. Qu’il s’agisse d’irriguer les champs, de refroidir des machines industrielles, de nettoyer des circuits de production, de se laver ou de cuisiner, l’eau est partout et tout le temps. Pour s’en convaincre, il suffit de s’intéresser d’un peu plus près au concept d’eau « virtuelle », c’est-à-dire l’eau qui a été nécessaire à la fabrication et à la commercialisation d’un bien ou d’un service. L’exemple le plus courant est celui du kilo de viande de bœuf : pour nourrir la bête, il a fallu irriguer des champs ; pour l’abattre et la découper, il a fallu assainir et nettoyer l’abattoir ; pour la transporter, il a fallu construire des camions réfrigérés, etc. Cela représente près de 15 300 litres d’eau invisible dans l’assiette, mais bel et bien nécessaire à la production d’un kilo de viande (Zimmer and Renault, 2003[1]), et tout autant d’emplois liés à son utilisation.

La thématique « eau et emploi » choisie cette année par l’ONU est donc particulièrement pertinente. L’eau est non seulement essentielle à toutes les activités économiques, mais elle est également au cœur des activités qui ne sont pas prises en compte par les grands indicateurs classiques de la production de valeur que sont le PIB et le PNB : quand il n’y a pas d’eau courante, aller chercher de l’eau, cuisiner et laver les vêtements, incombe principalement aux femmes et parfois aux enfants. C’est un « travail », une « tâche » dont la valeur économique est immense, et qui se calcule notamment par le manque à gagner de ces acteurs à réaliser une activité économique rémunératrice ou à aller à l’école.

Même sans prendre en compte l’eau virtuelle et le travail domestique lié à l’eau, l’ONU souligne que « la moitié des travailleurs dans le monde – 1,5 milliard de personnes – sont employés dans des secteurs liés à l'eau. La plupart des emplois, tous secteurs confondus, en dépendent directement. »[2] L’adduction de l’eau (exploitation des eaux de surface et souterraines), l’irrigation, la potabilisation, l’assainissement des eaux usées mais aussi la pêche, la sylviculture, la restauration, le tourisme, la construction (175 L d’eau pour 1m3 de béton[3]), l’énergie, l’industrie manufacturière en général, sont des secteurs directement liés à l’eau. Près des trois-quarts de la population mondiale sont donc employés dans des secteurs qui dépendent de l’eau. Dans les pays émergents, l’accès à l’eau et son assainissement ont même un effet démultiplicateur sur l’emploi : amener l’eau courante au Pérou ou en Tanzanie revient à investir 700 millions de dollars par an dans l’économie de ces pays, où beaucoup reste encore à bâtir, là où les pays développés n’améliorent que l’existant[4].

Mais cette dynamique vertueuse est dangereusement menacée par le changement climatique.

Les ressources en eau s’épuisent et demeurent (très) inégalement réparties

A priori, nous ne devrions pas mourir de soif. La boisson ne représente que 7 % de la consommation personnelle en eau, et l’usage ménager en général – 137 L par jour et par personne en France[5] – reste une minuscule partie de la consommation globale en eau. En revanche, le stress hydrique pourrait nous affamer. Le GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, indique dans son rapport « L’eau et l’emploi »[6] que nourrir 9,3 milliards d’individus en 2050 devrait demander d’accroître de 20 % la consommation mondiale d’eau. Et la demande en énergie de 30 %. Le GIEC estime ainsi que les prélèvements d’eau que l’homme opère pour ses activités, doublés des effets que ce dernier produit sur le climat, atteignent leur limite.

Par ailleurs, l’accès à la ressource en eau est déjà et restera très inégalement réparti, selon les précipitations ou la présence de montagnes et de glaciers. Cette inégale répartition et les difficultés qui peuvent en résulter conduisent déjà à des tensions politiques aux échelles locale, régionale et internationale, de la plaine du Fergana en Ouzbékistan aux relations diplomatiques houleuses entre la Chine et le Vietnam[7].

Pour lutter contre la surexploitation des ressources en eau, la lutte contre le gaspillage et les simples fuites – qui concernent près de 30 % des pertes en eau à l’échelle mondiale[8] – constituent une première piste. Cela vise aussi bien les pays développés qu’en développement. La Norvège par exemple perd 32 % de son eau potable dans les fuites des canalisations et le mauvais usage de ses ressources. Le salut pourrait également venir des infrastructures vertes que l’on voit émerger dans certains centres urbains : la collecte des eaux de pluie ou les toitures végétales, sont autant d’investissements et d’emplois d’avenir à imaginer.

L’eau est donc un moteur de croissance. L’investissement dans des projets d’accès à l’eau et d’assainissement à petite échelle pourrait générer un retour sur investissement de près de 30 milliards de dollars par an en Afrique, estime l’ONU, soit près de 5 % du produit intérieur brut du continent. Le rôle-clé de l’eau est ainsi confirmé à la fois dans la création d’emplois, la santé et la croissance économique.

[2] Site de la Journée mondiale de l’eau, ONU : http://www.un.org/fr/events/waterday/ (consultation en mars 2016).

[3] Page « Faire du béton », site Ooreka : http://betonniere.ooreka.fr/comprendre/faire-du-beton (consultation en mars 2016).

[4] COSSARDEAUX Joël, «L’accès aux ressources en eau stimule la croissance et l’emploi dans le monde », Les Echos, 21 mars 20016 : http://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/021785118064-lacces-aux-ressources-en-eau-stimule-la-croissance-et-lemploi-dans-le-monde-1208655.php?RkoRKw9p3F39srWH.99# (consultation en mars 2016).

[5] Page « Mieux consommer l’eau à la maison », site de Veolia Eau : https://www.service-client.veoliaeau.fr/home/conseils/dossiers-thematiques-eau/dossier-consommation-eau-mais-1.html (consultation en mars 2016).

[7] Excellente lecture de l’ouvrage de Franck Galland, Eaux et conflictualités, éd. Choiseul, 2012, 115 pages, ou sa présentation par Romain de JARNIEU sur le site Diploweb le 18 janvier 2012 : http://www.diploweb.com/Eaux-et-conflictualites-F-Galland.html (consultation en mars 2016).

[8] Page « Les ressources en eau dans le monde », site du Centre d’information sur l’eau : http://www.cieau.com/les-ressources-en-eau/dans-le-monde/ressources-en-eau-monde (consultation en mars 2016).

"Les opinions et interprétations exprimées dans cet article engagent la seule responsabilité de son auteur, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs."

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly