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L'industrie britannique face au risque de « Brexit »

par Anaïs Voy-Gillis, Doctorante à l'Institut francais de Geopolitique travaillant sur les enjeux industriels

· Europe,Economie

Le Royaume-Uni connaît depuis 2013 une reprise économique qui s’accompagne d’une croissance de son PIB, d’une baisse du taux de chômage national et de la création de nombreux emplois. Le secteur industriel britannique connaît également un rebond notable, notamment grâce au dynamisme des filières de l’aérospatiale, de la chimie, de l’automobile et de la pharmacie. Le 23 juin 2016, les citoyens britanniques seront amenés à se prononcer sur le retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne, ou son maintien : face à la menace réelle d’un Brexit, il est légitime de s’interroger sur les conséquences pour l’industrie britannique d’une sortie du pays de l’Union européenne.

Ce débat sur la participation ou non à l’Union européenne et les relations tumultueuses entre les deux parties ne sont pas une nouveauté. Dès la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier – CECA – en 1951, le Royaume-Uni s’interrogeait sur la pertinence de rejoindre ou non un tel ensemble. En juin 1950, la Chambre des communes a été amenée à se prononcer sur le plan Schuman. Le Royaume-Uni, alors premier producteur européen de charbon et d’acier, ne voyait pas l’utilité de se soumettre à un contrôle supranational de sa production, et a décliné l’offre de rejoindre les discussions.

Le pays a néanmoins fini par rejoindre la Communauté économique européenne – CEE – en 1973. Mais en n’ayant pas assisté pas aux négociations fondatrices de 1950-1951, le Royaume-Uni a raté le train de l’histoire et a dû adopter une Union dont les structures et les règles n’étaient pas à son goût, surtout en matière de souveraineté. Deux années seulement après son adhésion à la CEE, un référendum a été organisé en 1975 pour déterminer si le pays devait se maintenir ou non au sein des Communautés européennes, référendum tranché en faveur du maintien. Depuis lors, le Royaume-Uni a toujours souhaité se ménager un statut particulier au sein de ce qui est devenu depuis l’Union européenne. 

Le Royaume-Uni réalise 44,6 % de ses exportations au sein de l'UE, et 53,2 % du total de ses importations.

Une industrie britannique renaissante entretenant des liens importants avec l’Union européenne

Dans ce nouveau contexte de tensions, les industriels britanniques s'interrogent sur les conséquences d'une sortie de l’Union européenne.  L’industrie britannique dispose d’une taille similaire à l'industrie française, et représente 14,8 % de la valeur ajoutée de l'économie du pays – contre 13,8 % en France. Elle entretient des liens importants avec les autres économies européennes, puisque le Royaume-Uni réalise 44,6 % de ses exportations au sein de l'Union européenne, et 53,2 % du total de ses importations. 

Le territoire britannique se révèle très attractif pour les investisseurs étrangers, ce qui permet au pays d'être le premier destinataire européen des investissements directs étrangers[1]. Cette attractivité ne s'explique pas seulement par la flexibilité du travail, mais également par la mise en place de politiques favorisant l'investissement, notamment une baisse marquée de l'impôt sur les sociétés, de 28 % en 2008 à 20 % en 2015. Ce taux devrait être encore réduit à 17 % en 2020. En abaissant les impôts, le Royaume-Uni a souhaité redonner aux entreprises industrielles la possibilité d'améliorer leurs marges et de réinvestir dans leur développement.

Des programmes, comme Catapult[2], ont également été mis en place pour favoriser la coopération entre le monde de la recherche et celui de l'entreprise. A l’image des instituts Fraunhofer allemands, les centres Catapult sont des structures de partenariats public– privé dédiées à l’innovation, pilotées par l’agence britannique pour l’innovation, Innovate UK. Ces centres ont bénéficié à leur création d’un investissement de 200 M£ pour une période de quatre ans. Le but d’Innovate UK était de créer des centres physiques capables d’attirer des investissements massifs, dotés d’équipements et de compétences techniques auxquels une entreprise seule a difficilement accès. Ces centres sont ouverts en premier lieu aux jeunes entreprises et aux start-up.

Le pays reçoit également de nombreux fonds européens en matière d’industrie : il est le deuxième destinataire, après l'Allemagne, du financement en R&D du programme européen « Horizon 2020 ». Aides qui ne seront plus perçues en cas de Brexit. 

Les dirigeants britanniques favorables à une sortie de l’Union européenne estiment néanmoins que l’arrêt des subventions européennes sera compensé par la fin de la contribution britannique au budget européen de 24 milliards d’euros par an.

Une réglementation et une bureaucratie européennes jugées trop contraignantes

Les partisans du Brexit avancent plusieurs arguments à l’appui de leur position, dont celui des réglementations européennes jugées trop importantes et d’une bureaucratie bruxelloise considérée comme trop lourde. En cas de Brexit, les entreprises britanniques auront néanmoins à respecter les normes européennes si elles souhaitent continuer à commercer avec les pays membres de l’UE. Le Royaume-Uni se trouverait alors dans une situation où il devrait accepter les règles européennes sans pouvoir les influencer. Hors de l’Union européenne, les entreprises britanniques devraient accepter des normes contraignantes pour continuer à exercer leur activité, normes dont le respect représente généralement un coût important.

Par ailleurs, certains défenseurs du « non » souhaitent que le Royaume-Uni dispose d’un statut à part vis-à-vis de l’UE, comme la Suisse ou la Norvège, membres de l’Espace économique européen – EEE. De cette manière, ils espèrent accéder au marché unique sans s'encombrer de ce qu'ils estiment être désormais un fardeau. Or soutenir un tel argument, c’est oublier que ces deux pays acceptent d'appliquer les normes européennes, y compris la libre circulation, sans disposer de pouvoir de décision en la matière. Ils contribuent également au budget européen. 

Et comme dans de nombreux pays européens actuellement, la droite nationaliste et populiste britannique voit dans la sortie de l'Union européenne une issue de secours aux problèmes économiques et sociaux actuels, voire une solution miracle. Toutefois, la mise en place de politiques d'immigration plus restrictives n'est pas et n'a jamais été une garantie de réussite économique. D’une part parce que les immigrés consomment comme n’importe quel autre citoyen et paient par conséquent la taxe sur la valeur ajoutée, d’autre part ils occupent des emplois, notamment dans les services et contribuent par conséquent aux systèmes économique et social.

L’appel de nombreuses entreprises britanniques au maintien au sein de l’UE

"La crainte des entreprises britanniques, notamment financières, est celle d’une perte d’influence de Londres en matière de législation et de réglementation européennes".​

De nombreuses entreprises ont lancé un appel pour mettre en garde sur les conséquences d'un Brexit. Elles estiment que « quitter l'UE découragerait l'investissement, menacerait l'emploi et mettrait en danger l'économie. Le Royaume-Uni sera plus fort, plus en sécurité et plus riche en restant un membre de l'UE »[3]. Elles anticipent en effet une importante complexification des relations commerciales avec les pays membres de l’UE, ainsi que la perte d’influence britannique sur la législation et la réglementation européennes au sein du Conseil et du Parlement européens, que ce soit en matière financière, commerciale, ou de protection de l’environnement et du consommateur. La première peur des entreprises est dès lors celle de la destruction d'emplois, estimée à 1 million d'ici 2020 en cas de Brexit, mais également celle de la baisse des exportations. Cette dernière crainte est notamment celle des constructeurs automobiles, qui exportent aujourd'hui 6 voitures sur 10 vers les autres pays membres de l’Union européenne.

Or la filière automobile incarne bien l’amélioration de la situation de l’industrie britannique depuis la crise économique générée par la crise des subprimes en 2007-2008. En 2015, la production nationale d’automobiles a retrouvé son niveau d’avant-crise avec 1,6 million de véhicules produits. Les pouvoirs publics ont mis en place des plates-formes collaboratives afin de soutenir la R&D mais également les investissements.

La crainte des entreprises britanniques, notamment financières, est celle d’une perte d’influence de Londres en matière de législation et de réglementation européennes. Londres est en effet une place forte européenne et internationale pour la levée de fonds et le développement des start-up. Dix-sept des quarante licornes - start-up valorisées à plus d’1 milliard de dollars à leur entrée en bourse - européennes sont britanniques, contre seulement quatre françaises.

S’il était acté dans les urnes le 23 juin prochain, le Brexit pourrait ainsi constituer un frein notable à la croissance des filières industrielles majeures du pays (automobile, aéronautique, aérospatiale, etc.), même si le Royaume-Uni souhaite actuellement se concentrer en matière d’exportation et d’attractivité sur les marchés des autres pays anglo-saxons, et des pays émergents. 

En cas de Brexit, le PIB britannique pourrait diminuer de 2 à 5 % selon les analystes. 1 million d'emplois serait perdu d'ici 2020.

Une pression croissante des grandes entreprises européennes

Plusieurs grandes entreprises européennes, en particulier Airbus, ont d’ores et déjà annoncé qu'elles reverraient leurs investissements et leurs capacités de production au Royaume-Uni en cas de sortie du pays de l'Union européenne. La Confédération de l'industrie britannique, CBI[4], qui représente environ 240 000 entreprises, a déjà pris position en faveur du maintien au sein de l’Union européenne.

Ces annonces sont d’autant plus inquiétantes pour l’industrie britannique que le climat industriel favorable lui offre jusqu’ici de belles perspectives, avec notamment l’ouverture prévue en septembre 2016 d’une usine Siemens dans le Yorkshire qui devrait recruter 1 000 salariés. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne pourrait convaincre plusieurs des fleurons industriels européens de détourner leurs investissements du sol britannique au profit d’autres territoires attractifs comme l’Allemagne.

Même si cela est difficile à quantifier, le PIB britannique pourrait diminuer fortement en cas de sortie, la diminution anticipée variant entre 2 et 5 % selon les analystes. Le think tank Open Europe estime cette perte à 2,2 % du PIB[5].La fondation allemande Bertelsmann Stiftung[6] estime quant à elle que la sortie de l’UE se traduirait par une réduction de 3 % du PIB britannique par habitant à l’horizon 2030. Pour Standard & Poor's[7], le Brexit représente un risque pour les perspectives de croissance du Royaume. La perte d’investissements et de projets industriels se traduirait à la fois en pertes d’emplois et en une réduction du PIB. 

Le signe d’une nécessaire réforme de l’Union européenne

S'il est difficile d'évaluer les conséquences économiques[8] d'un Brexit pour l'industrie britannique, il est certain qu'il aurait des conséquences sur l'Union européenne. La sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore ; chaque dirigeant européen serait dès lors tenté d’exercer un chantage permanent au sein du Conseil et envers la Commission européenne pour obtenir ce qu'il souhaite. 

A la lumière des derniers sondages indiquant une possible victoire du « non » le 23 juin prochain, les institutions européennes et les analystes commencent à envisager d’accorder au Royaume-Uni un statut particulier, au-delà des dérogations dont il jouit déjà. L’envisager est déjà le signe d'une Union européenne à deux vitesses. Le Brexit, comme le Grexit, est surtout un défi lancé à l'Union européenne, un appel à étayer solidement sa légitimité dans un premier temps, et à envisager sa nécessaire construction politique dans un second temps.

[1] United Nations Conference on Trade and Development, World Investment Report 2015, 2015 (en ligne), consulté le 6 mai 2016 : http://unctad.org/en/PublicationsLibrary/wir2015_en.pdf?lien_externe_oui=Oui. Le Royaume-Uni est le quatrième destinataire au niveau mondial d’IDE après la Chine, Hong-Kong et les Etats-Unis. Les investissements réalisés au Royaume6uni en 2014 représentaient un montant de 72 billions de dollars.

[2] Pour plus d’informations sur le programme Catapult, un site dédié a été mis en ligne et est consultable à l’adresse suivante : https://www.catapult.org.uk/.

[3] L’appel a été adressé au journal The Times : « Business leaders set out their European stall », The Times, 23 février 2016 (en ligne), consulté le 6 mai 2016, http://www.thetimes.co.uk/tto/opinion/letters/article4696807.ece.

[4] Confédération de l'industrie britannique, Our Global Future: the Business Vision for a Reformed EU, 2015 (en ligne), consulté le 6 mai 2016 : http://www.cbi.org.uk/global-future/.

[5] MATT Nichholas, « Think tank tells Ukip departing from EU could cost UK economy £56bn », The Guardian, 23 mars 2015 (en ligne), consulté le 6 mai 2016 : http://www.theguardian.com/uk-news/2015/mar/23/eu-exit-cost-uk-economy-open-europe-thinktank-ukip.

[6] Bertelsmann Stiftung, “BREXIT could be expensive – especially for the United Kingdom…”, 27 avril 2015 (en ligne), consulté le 6 mai 2016 : http://www.bertelsmann-stiftung.de/en/topics/aktuelle-meldungen/2015/april/brexit-could-be-expensive-especially-for-the-united-kingdom/.

[7] « Standard & Poor’s cuts its outlook for the UK economy », BBC, 12 juin 2015 (en ligne), consulté le 6 mai 2016 : http://www.bbc.com/news/business-33117776.

[8]Nous recommandons la lecture suivante pour une étude plus approfondie du sujet : SPRINFORD John et TILFORD Simon, The great British trade-off : The impact of leaving the EU on the UK’s trade and investment, Centre for European Reform, janvier 2014 (en ligne), consulté le 6 mai 2016, https://www.cer.org.uk/publications/archive/policy-brief/2014/great-british-trade-impact-leaving-eu-uks-trade-and-investmen.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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