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L’opposition syrienne en crise de représentativité

Par Augustin Roncin, étudiant en Master Affaires européennes à Sciences Po Paris

· MENA

Le Ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault s’entretenait le 10 février dernier avec Staffan de Mistura, envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie dans le cadre de la reprise des négociations inter-syriennes qui se tiennent à Genève depuis le 20 février. Au point mort depuis leur interruption en février 2016, ces négociations ont pour but de trouver une issue humanitaire et politique à la guerre civile qui a déjà fait plus de 310 000 morts depuis mars 2011.

Si une solution au conflit syrien peine à voir le jour, c’est que la légitimité, dans les négociations, de l’opposition au régime du président Bachar el Assad est limitée par sa fragmentation et par celle de son soutien par différentes puissances internationales. Tel est le triste bilan que l’on peut dresser des mots du porte-parole du ministère français des Affaires étrangères qui déclarait, le 10 février dernier, que « pour que ces négociations réussissent, il importe que l’opposition puisse être représentée de manière crédible ». L’opposition n’est pas parvenue, en cinq années de conflit, à structurer un front politique cohérent et uni. Les négociations de Genève, gelées depuis février 2016, se sont enlisées sur fond de crise humanitaire à la suite de l’offensive d’Alep menée par l’aviation russe (dès septembre 2015) et les forces du régime syrien, qui ont annoncé la reprise du contrôle total d’Alep, deuxième ville de Syrie, le 23 décembre 2016.

Un Haut comité des négociations marginalisé

Devant des forces d’opposition aux allégeances multiples, allant des démocrates laïques aux Frères musulmans, et des forces kurdes aux milices djihadistes, la France soutient, aux côtés de ses alliés occidentaux, l’opposition dite « modérée ». Cette dernière est réunie depuis 2015 sous l’égide du Haut comité des négociations (HCN), une instance qui réunit 30 formations politiques et militaires appelant au départ du pouvoir du président syrien Bachar el Assad pour permettre de trouver une fin politique au conflit. Toutefois, la crédibilité du HCN, ainsi que son poids dans les négociations, ont connu deux importants revers ces derniers mois – la reprise d’Alep par les troupes de Bachar el Assad, et les négociations parallèles qui se sont tenues les 23 et 24 janvier derniers à Astana au Kazakhstan, entre les puissances de la région (Russie, Turquie, Iran) et des forces rebelles essentiellement militaires.

Dans le premier cas, la Coalition nationale syrienne (CNS), organe politique basé à Istanbul dont le HCN représente le « bras diplomatique »1, n’est pas parvenue, via son soutien aux groupes rebelles, à remporter la victoire d’Alep, aussi décisive que symbolique pour le vainqueur. La crédibilité de l’opposition modérée est affaiblie en ce que ses positions sur le territoire syrien s’amenuisent, au profit notamment des forces du régime d’Assad (qui a repris Alep-Est et la banlieue Daraya de Damas) et des forces djihadistes (avec des tensions dans la région d’Idlib, bastion des forces anti-Assad dans le nord du pays). Réduite à un gouvernement d’opposition en exil qui s’efforce de maintenir son statut de représentant du peuple syrien, l’opposition modérée souffre d’un manque de représentativité face aux forces qui dominent la situation intérieure. Dans un contexte de reprise des négociations, la situation pèse lourdement sur la crédibilité de l’opposition modérée.

La marginalisation progressive sur le terrain des forces de l’opposition modérée soutenues par le camp occidental s’est accompagnée de leur exclusion partielle des négociations parallèles qui se sont tenues à Astana entre la Russie, l’Iran, la Turquie, des représentants du gouvernement syrien et les combattants rebelles. Ces derniers, composés en majeure partie de groupes armés, étaient certes encadrés par des représentants du HCN, mais relégués au simple rôle de conseillers. Ce format d’Astana diffère donc des négociations de Genève conduites par l’ONU. La question du départ de Bachar el Assad ne figurait d’ailleurs plus parmi les positions dominantes autour des tables de négociations, et ces négociations ont réuni pour la première fois des opposants au régime et des représentants du gouvernement syrien.

Si les négociations d’Astana – l’institution d’un mécanisme de supervision du cessez-le-feu – ne semblent pas apporter de véritable solution au conflit, les conditions sont cependant réunies pour décridibiliser le processus de Genève. La Russie, qui s’impose en force médiatrice, et la Syrie de Bachar el Assad sortent vainqueurs de ce jeu de rôme, devant le regard hagard de la communauté internationale qui tente vainement de se structurer.
 

Enlisement de la diplomatie française

Légende : entretien de Jean-Marc Ayrault avec Staffan de Mistura, Paris, 10 février 2017, B. Chaperon / MAEDI.

La position de la France « ni Bachar, ni Daech »2, qui n’a pas changé depuis 2011, apparait de plus en plus isolée tant sur la scène internationale que sur la scène européenne. Sa position radicale a peu de chance d’être satisfaite, notamment depuis la chute d’Alep-Est. Même les Nations unies ne font plus du départ de Bachar al Assad une condition préalable à toute négociation. La défense à tout prix de la « représentativité de l'opposition et de toutes ses composantes dans les négociations », selon les mots du porte-parole du ministère des Affaires étrangères le 10 février 2017, fait office d’acte isolé. Cette représentativité est sujette à l’évolution rapide des forces sur place, souvent cornaquées par les puissances de premier rang. Aussi, l’évaluation de la représentativité doit prendre en compte le spectre de tendances que comporte le groupe « d’opposition ». Difficile dans ce contexte de serrer les rangs.

A l’instar de déplacements parlementaires en Crimée à deux reprises en 2015 et 2016, certains parlementaires se sont à nouveau rendus en Syrie en janvier 2017, sans toutefois rencontrer Bachar al Assad – au contraire de précédents voyages en février 2015 et en mars 2016. L’année 2017, année électorale pour l’Allemagne et la France, ainsi que celle de l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle administration américaine pourrait très certainement conduire à porter un nouveau regard sur le sort des négociations en Syrie, et par extension à redéfinir le rôle et la composition de l’opposition. La France s’est enfermée, depuis 2011, dans « une impasse spectaculaire » selon les mots d’Hubert Védrine3, que seul un dialogue avec les Russes ou les Iraniens pourrait permettre de conjurer.

1 BARTHE Benjamin, « Après Alep, le désarroi de l’opposition syrienne », Le Monde, 23 décembre 2016, [en ligne], http://www.lemonde.fr/syrie/article/2016/12/23/apres-alep-le-desarroi-de-l-opposition-syrienne_5053350_1618247.html, consulté le 10 février 2017

2 KAGNI Maxence, Syrie : « le leitmotiv du « ni Assad ni Daech » fut une erreur » tranche Fillon, LCP, 25 novembre 2015, http://www.lcp.fr/la-politique-en-video/syrie-le-leitmotiv-du-ni-assad-ni-daech-fut-une-erreur-tranche-fillon, [en ligne], consulté le 10 février 2017

3 MERCHET Jean-Dominique, « Syrie: la France s’oppose à l’Union européenne sur la reconstruction du pays », L’Opinion, 5 février 2017, [en ligne], http://www.lopinion.fr/edition/international/syrie-france-s-oppose-a-l-union-europeenne-reconstruction-pays-119771, consulté le 11 février 2017

Légende de la photo en bandeau : armée syrienne lors de combats urbain, 19 juillet 2015, news channel online.

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