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La Chine et nous.

Deux visions incompatibles du commerce mondial

Par Edoardo Toffoletto, membre du programme Politiques économiques et Sacha Courtial, membre du programme Asie

· ordre mondial,G7,OMC,Chine,Afrique

Le 25 septembre dernier à l’IFRI (Institut Français de Relations Internationales), la conférence « Vers une région Indo-pacifique : Visions américaine, française, indienne et japonaise »[1] rassemblait divers experts mondiaux afin de présenter les différentes visions de la région Pacifique des pays mentionnés.

On apprend que les préoccupations des pays asiatiques, dont l’Inde et le Japon, devant l’expansionnisme géoéconomique chinois reflètent le fait que la Realpolitik chinoise ne se plie pas aux règles du jeu du commerce mondial qu’impliquerait une transparence des financements concernant les immenses projets d’investissement dans les infrastructures. Cela touche également au respect des droits de l’homme, dont il a déjà souligné l’importance pour un fonctionnement vertueux de l’OMC.[2] Les échanges entre experts notamment à l’IFRI montrent bien que la Chine ne peut pas être la solution pour sauver la liberté du commerce, mise apparemment en péril par la guerre commerciale de Donald Trump. Il s’agit même d’expliquer que la Chine ne peut pas être un acteur de référence pour faire face aux enjeux thématisés par le sommet de l’OMC de cette année. Dans le même temps, il faut aussi reconnaître le succès de la stratégie géoéconomique chinoise qui est en train de démanteler la supériorité occidentale avec ses 53 ports dans la région pacifique de l’extrême orient jusqu’aux côtes de l’Afrique baignées par le Pacifique en passant par la Méditerranée avec ses ports en Grèce et son implantation en Italie. À Ravenna, le géant chinois China Merchants Group a ouvert un siège et a acheté la Comart, une société italienne en liquidation depuis mars employant ainsi 24 de ses ingénieurs.[3]

Grace à cette pénétration en Italie de son groupe spécialisé dans l’ingénierie de base pour les plateformes pétrolières et les navires jusqu’à 250 000 tonnes, la Chine s'immisce également dans la géopolitique de l’énergie de la Méditerranée. Qui dit énergie et géopolitique, dit également enjeux stratégiques et militaires qui concernent tout l’espace maritime et terrestre de l’expansionnisme chinois.

Développement durable : réconcilier le commerce avec les enjeux de préservation de l’environnement

A l’issue de la première journée de conférence du forum public de l’OMC, il semble se dessiner une dialectique sur le rapport entre libre-échange et préservation de l’environnement. D’un côté, les « pro-climat » se félicitent des accords de Paris qui ont posé une limite aux émissions de gaz à effet de serre. De l’autre, les partisans du commerce tiennent à démontrer les limites des régulations qui se mêlent à un « protectionnisme vert ».

WTO Public Forum 2018: Day 1 © WTO/Jay Louvion

Cette dialectique est bien représentée par l’Occident et notamment par les ressortissants de l’Union Européenne conscients de la difficulté d’utiliser l’Etat pour aller à l’encontre du marché et imposer des limites au libre-échange par la mise en place de « signal-prix » encourageant les consommateurs à sélectionner « éco-friendly ». « Le libre-échange est pour le moment un obstacle aux objectifs de préservation de l’environnement » dit par ailleurs Claire Tutenuit, déléguée générale Entreprise pour l’Environnement.[4]

D’autres pays, tout aussi conscients des enjeux écologiques, voient l’urgence climatique plutôt comme un facteur économique de plus en plus coûteux qu’il s’agit de renverser par l’investissement et l’innovation. En effet, les accords « gagnant-gagnant » entre le commerce et le climat ne manquent pas.

Une étude de l’IFRI[5] nous montre que la Suède a effectué sa transition énergétique en investissant davantage dans les énergies renouvelables. Elle enregistre un fort taux de croissance.[6] On peut mentionner aussi le cas de la Colombie-Britannique, région-est du Canada, où l’investissement-vert a également porté ses fruits économiques.[7]

L’ONU a par ailleurs publié une étude qui affirme qu‘un développement durable pourrait « rapporter 26000 milliards de dollars d’ici 2030 ».[8] Ainsi, les arguments ne manquent pas pour les tenants d’un marché libre opposé à toujours plus de régulations. En outre, Jack Ma défendait que « les régulations ne résolvent pas les problèmes, c’est d’ailleurs le propre de l’Europe (…) c’est l’innovation qui résout les problèmes ».[

Géopolitique du commerce en 2030 entre développement durable et numérisation

Ces deux visions pour penser une économie durable s’opposent depuis longtemps. D’un côté, le rôle régulateur de l’Etat pour contenir un développement économique non soutenable dans la durée ; De l’autre l’invocation de la magie de l’innovation déchaînée, sans aucune régulation étatique – voire sans aucune intervention d’Etat – comme solution à tous les problèmes. Ces narrations contiennent chacune un élément de vérité.

En écoutant les représentants des pays en voie de développement, surtout les pays africains comme le Rwanda et le Nigeria, on constate l'existence de stratégies différentes, où l’État joue un rôle clé dans le développement et l’innovation. Dans le cadre de la séance 12 du Forum de l’OMC « Industrialisation 4.0 : How to achieve sustainable results for Africa ? », le Représentant permanent à l’OMC du Rwanda, Francois Ngarambe, explique clairement que l’État est un acteur essentiel du développement de son pays à travers une politique économique qui favorise l’industrialisation et qui établit un « environnement propice » pour les investissements étrangers. Pour développer sa propre industrie numérique, l’État rwandais s’est engagé à promouvoir la numérisation et l’éducation numérique en achetant les ordinateurs produits par son industrie numérique naissante pour toutes ses écoles (un pour chaque enseignant et enfants), mais aussi pour tous ses fonctionnaires.

Heads of delegations at the 2015 United Nations Climate Change Conference (COP21), which led to the signing of the Paris Agreement © Presidence of the Mexican Republic

Cette logique d’intervention étatique pour la promotion du développement et de l’innovation technologique est au cœur de l’association multilatérale FIFD, Friends of Investment Facilitation for Development. Cette association est née grâce à l’initiative des pays en voie de développement, dont la Chine est le membre le plus puissant et qui semble en régir les dynamiques. L’Ambassadrice permanente à l’OMC du Kazakhstan, Mme. Zhanar Aitzhanova, rappelle que les investissements directs étrangers pour les « landlocked states », pays sans accès à la mer, ne sont pas une stratégie alternative de croissance et de diversification de la production locale, mais une nécessité. [10] En géopolitique, la domination de la mer et donc des échanges maritimes permet à un pays de s’imposer sur la scène géoéconomique.

De là, la vision eurasiatique vers le développement durable consiste dans une étroite collaboration et des négociations entre Etats et groupes privés afin de trouver les meilleures réglementations pour attirer les investisseurs. Cela implique que ces derniers eux-mêmes participent à la formation des normes, qu'ils devront respecter. Cette imbrication entre public et privé est le fondement de l’environnement propice nécessaire à l’attraction des investissements. Ainsi le problème de l’adhésion aux valeurs qui structurent le jeu économique du libre-échange comme la transparence, la prévisibilité du marché et du partage de l’information, est résolu en amont, car les acteurs eux-mêmes participent à la production de la norme.

DAVOS/SWITZERLAND, Zhanar Aitzhanova, Minister of Economic Integration of Kazakhstan speaks during the interactive session 'A New Dawn for Central Asia - Rebuilding Economic Confidence' at the Annual Meeting 2013 of the World Economic Forum in Davos, Switzerland, January 23, 2013. Copyright by World Economic Forum. . swiss-image.ch/Photo Remy Steinegger © World Economic Forum

C’est la raison pour laquelle, la Chine à travers ses différentes institutions[11], dont le FIFD, promeut une vision du commerce mondial incompatible avec l’OMC et ce qu’elle représente : l’ordre mondial établi par les puissances occidentales de l’après-guerre. Il est pourtant important de se souvenir que l’empire britannique entre le XVIIe et XVIIIe siècle avait construit sa puissance sur des imbrications similaires entre le pouvoir public du Parlement et les intérêts (privés) de l’aristocratie et des rentiers qui investissaient sur la dette du pays, comme nous le rappelle le grand historien de l’École de Cambridge J.G.A Pocock.[12]

L’Occident semble avoir oublié que non seulement la possibilité du développement durable réside dans la capacité des acteurs publics à donner une direction aux acteurs économiques, mais aussi que le libre-échange serait impossible sans des institutions (les Etats) qui garantissent la sûreté des échanges. Ainsi les Etats deviennent un élément fondamental du commerce. Mais c’est justement une telle imbrication entre public et privé stimulée par l’expansivité de la dette nationale qui donnent naissance à des systèmes économiques capables de garantir ces conditions du libre-échange.

Entre deux conférences et de manière informelle, le directeur exécutif de l’African Centre for Trade, Integration and Development, Cheikh Dieye, confirme que la Chine est désormais un investisseur décisif dans le développement des infrastructures africaines, en y incluant la numérisation. Cela nous rappelle qu’il y a toujours des enjeux géopolitiques derrière le commerce. En effet, la Chine est en train de se rendre indépendant de la technologie américaine, en transformant son poids économique en levier géopolitique.[13]

[1] https://www.ifri.org/fr/debats/vers-une-region-indo-pacifique-visions-americainefrancaise-indienne-japonaise

[2] Edoardo Toffoletto, « Les métamorphoses de l’ordre mondial à travers les enjeux géoéconomiques du G7 à l’OMC », 2 juillet 2018, http://www.open-diplomacy.eu/blog/les metamorphoses-de-l-ordre-mondial-a-travers-les-enjeux-geoeconomiques-du

[3] Edoardo Toffoletto, « Oltre l’immigrazione. Dal commercio alla Nato, gli intrecci geo-economici alla radice delle tensioni nell’Ue », 14 juillet 2018, https://it.businessinsider.com/oltre-limmigrazione-dal-commercio-alla-natogli-intrecci-geo-economici-alla-radice-delle-tensioni-nellue/

[4] Intervention dans la séance 14 « Trade and Climate Change: Can we create a mutually supportive framework ? », Forum OMC 2018

[5]  https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/etude_suede_curciani.pdf

[6] https://www.lesechos.fr/19/04/2017/LesEchos/22428-042-ECH_excedent-budgetaire-et-croissance-forte-en-suede.htm

[7]  https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1022117/federal-provincial-octroient-40-million-technologies-propres-colombie-britannique-environnement

[8]  https://unfccc.int/fr/news/une-croissance-economique-respectueuse-du-climat-pourrait-rapporter-26-000-milliards-de-dollars-d

[9] Intervention dans la séance 1 « Opening Plenary debate », Forum OMC 2018

[10] Séance 29 « Investment Facilitation for Development », Forum OMC 2018

[11] Voir note 2. On a mentionné la Route de la Soie et la Asian Investment Bank.

[12] J.G.A Pocock, Virtue, Commerce, and History (New York/Cambridge: Cambridge University Press, 2002 (1985)1), Part II, 10. The political economy of Burke’s analysis of the French Revolution, 195. – « …the Whig regime was founded on an assumed identity of interests between a managerial landed aristocracy and a system of public credit, in which rentier investment in government stock stimulated commercial prosperity, political stability, and national and imperial power ».

[13] https://www.foreignaffairs.com/articles/china/2018-08-13/when-china-rules-web

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