Return to site

Le développement de l’Est de la Russie

par Clémence Poirier, étudiante en Langues étrangères appliquées à l’Université Jean Moulin Lyon 3

· Eurasie

Faire de la région entre la Léna et Vladivostok un lieu attractif pour les affaires et l’innovation est une des priorités du Kremlin. Le gouvernement russe s’est d'ailleurs saisi du problème en 2012 en créant un ministère entièrement consacré au développement de cette région. Car la Russie représente aujourd’hui moins de 2 % des échanges en Asie-Pacifique, laissant place à une grande marge de progression pour les années à venir.

Restaurer le soft power[1] russe en Asie et développer son économie

Des mesures ont été prises telles que des réductions fiscales dont une exonération d’impôts de 2 ans pour les entreprises s’installant dans la région, tout comme l’allocation de subventions. Mais son atout majeur reste les ressources naturelles. Entre gaz et pétrole encore peu exploités en Sibérie orientale (et représentant 20 % des réserves russes), les mines de diamants en République du Sakha qui assurent 20 % de la production mondiale, les gisements de charbon dans le sud de la Iakoutie, les gisements aurifères estimés à plus de 470 tonnes d’or, la richesse de la faune marine dans la région du Kamtchatka, notamment des cétacés et des oiseaux de mer ainsi que l’un des plus grands lieux de reproduction du saumon rouge dans le lac de Kouriles, le grand Est est le candidat idéal pour une version russe de la ruée vers l’or[2].

Le tourisme est également une industrie en plein essor avec l’ouverture de vols directs entre Vladivostok et Osaka ainsi qu’entre Khabarovsk et Cheongju par les compagnies russes S7 Airlines et Yakutia Airlines. Des attractions, hôtels et casinos sortent de terre et il y a un fort potentiel pour créer des domaines skiables dans la péninsule du Kamtchatka. La région avait d’ailleurs été initialement envisagée par les Russes pour leur candidature des Jeux olympiques de 2014 avant Sochi. Le Parlement russe a également adopté une nouvelle loi permettant aux touristes étrangers à partir du 1er août 2017 de voyager dans le grand Est avec un visa électronique, une première en Russie. Ce visa sera gratuit, accordé sous quatre jours, et valable trente jours à partir de la date d’émission pour une durée maximal de séjour de 8 jours. Des mesures qui devrait permettre d’attirer à la fois les touristes et les hommes d’affaires notamment en vue du troisième forum économique de Vladivostok les 6 et 7 septembre 2017.

Les plus grands obstacles à ce développement volontariste restent néanmoins le sous-développement des infrastructures de transports vers et au sein de la région, l’éloignement de Moscou, les conditions climatiques et la population vieillissante. Un exemple : si la région accueille le transsibérien, le voyage depuis Moscou peut prendre jusqu’à 7 jours. Tandis que la célèbre route M56 dite « route des os » entre Magadan et Iakoutsk est aujourd’hui totalement impraticable et les conditions climatiques rendent la construction de nouvelles routes trop coûteuse.

Le climat continental est peu attrayant mais le réchauffement climatique ajoute une contrainte supplémentaire et de taille. La Russie, plus particulièrement la Sibérie, est la région qui se réchauffe le plus au monde, avec une augmentation de 7 degrés en trois ans. Dans la République de Sakha, les infrastructures ont été conçues pour le froid ; les seules routes existantes retiennent l’eau, gonflent durant l’hiver et se rétractent au printemps maintenant que les sols dégèlent, déstabilisant le revêtement sur une grande partie du territoire. Les bâtiments n’ont pas de fondations à cause du permafrost et sont construits sur pilotis mais le dégel menace la stabilité des habitations construites pour le grand froid.

Une initiative plus géopolitique qu’économique : anticiper la menace chinoise

Développer le grand Est de la Russie, où la population est plus éparse qu’a l’Ouest, est aussi un moyen de garantir la sécurité de ses frontières avec une Chine très peuplée. Environ 6 millions de personnes vivent dans le grand Est de la Russie comparées aux 130 millions de personnes dans les provinces chinoises de l’autre coté de la frontière. Le taux de natalité de l’un est en baisse (- 0,75 % en 2013) alors que celui de l’autre repart à la hausse (+ 7,9 % en 2016) avec l’abandon officiel de la politique de l’enfant unique.

Les autorités russes affirment que la question migratoire n’est pas la raison principale du développement du grand Est mais les statistiques montrent que le nombre de Russes y vivant diminue - les Chinois ne sont pas toujours comptabilisés en tant que tels. L’immigration chinoise ne dépassait pas 11 000 en 2014, un nombre plutôt faible au vu des 4 250 km de frontière. Paradoxalement, l’immigration chinoise est souvent exagérée dans les médias russes, qui avancent parfois jusqu'au chiffre de 2,5 millions de personnes par an. Le Centre de recherche pour la migration à Moscou prévoit 10 million de résidents chinois d’ici 2050. Mais personne ne sait vraiment combien de Chinois vivent de manière permanente dans l’extrême orient russe. Les falsifications courantes des statistiques pourraient attester de l’inquiétude du gouvernement. Lors d’une visite de Vladimir Poutine à la frontière sino-russe en 2000, le président russe avait déjà annoncé aux habitants qu’ils verraient leurs enfants "parler chinois" si rien n’était fait pour développer l’économie locale.

La Chine a bien compris les enjeux et le potentiel de la région en y investissant 2,4 milliards de dollars en 2016. Plus de la moitié du commerce de la région de Vladivostok est réalisée avec la Chine. En 2014, les entreprises russe Gazprom et chinoise CNPC (China National Petroleum Corporation) ont signé un contrat d’approvisionnement en gaz d’une valeur de 400 milliards de dollars pour les 30 prochaines années. La Russie importe des biens d’équipement et profite de la main d’œuvre chinoise bon marché, créant une interdépendance économique entre les deux pays. Fin 2016, la Chine a annoncé un projet d’investissement de 3 milliards de dollars notamment dans les secteurs de l’énergie, de l’agriculture et des infrastructures portuaires. La Chine souhaite aussi déplacer certaines usines de produits chimiques, de construction et sidérurgie en Russie. Ce transfert serait rendu possible si ces usines respectent les règles environnementales russes.

La Chine est un grand partenaire stratégique et économique pour la Russie mais reste bien une menace potentielle. Pour le moment, les relations commerciales entre les deux pays sont pacifiques, néanmoins les Chinois finiront par s’installer dans le Grand Est mais d’une manière relativement lente.

 

[1]Développé par Joseph Nye, le concept de soft power renvoie à l’influence d’un acteur sur un autre sans utiliser de moyens coercitifs. Le soft power est le contraire du hard power (la puissance militaire).

[2] La conquête de l’or et des richesses en Californie en 1849 a attiré des dizaines de milliers de personnes et permis le développement économique de cet Etat.

Légende de la photo en couverture : le grand-est russe (c) Lokal_Profil. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AMap_of_Russia_-_Far_Eastern_Federal_District.svg

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly