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Le judaïsme au Maroc : l'exception culturelle marocaine

Par Tancrède Wattelle, directeur adjoint du Programme Défense et Sécurité de l'Institut Open Diplomacy

· MENA

Le Maroc est l’un des derniers pays du monde arabo-musulman comptant une communauté de confession juive. Héritée des bouleversements qui ont secoué la péninsule ibérique au Moyen-Age, et plus nombreuse communauté juive du Maghreb, cette dernière a subi le contrecoup du conflit israélo-palestinien mais subsiste encore jusqu’aujourd’hui. La protection monarchique peut-elle seule expliquer cette énième exception marocaine ?

C’est d’une voix chevrotante que l’octogénaire Shalom Abdelhak, Marocain de confession juive, s’est adressé au roi Mohammed VI pour lui demander de surseoir à son expulsion prévue en décembre 2014. Né au Maroc, résidant à Casablanca depuis 46 ans, il a été mis à la rue - le propriétaire de l'immeuble dans lequel il résidait ayant décidé de détruire ce dernier - avant de partir pour Israël avec sa femme, comme beaucoup de ses coreligionnaires avant lui. Aujourd’hui, ils ne sont guère plus que 3 000 membres de la communauté juive marocaine, jadis l’une des plus nombreuses du Maghreb et du monde arabe. De nombreux vestiges, à l'image des mellahs - nom des quartiers juifs - ou synagogues et cimetières juifs, témoignent de l’importance de l’empreinte juive au Maroc, aux racines même de l’histoire du pays. « L’affluent hébraïque », reconnu en ces termes mêmes dans le préambule de la Constitution marocaine de 2011, fait ainsi référence à une influence qui se serait progressivement tarie, matérialisée aujourd'hui par une certaine impression de paradis perdu, véhiculée par ceux qui sont partis pour ne jamais revenir. Retour sur 2 500 ans de cohabitation, de rayonnement culturel et de présence juive au Maroc.

Le Maroc, terre d’asile

« Selon l’historien spécialiste du judaïsme marocain, Mohammed Kenbib, il se peut que les premiers juifs soient arrivés au Maroc au Ve siècle av. J.-C., après la destruction du premier Temple de Jérusalem »[1]. On retrouve ainsi sur le site antique de Volubilis, ville antique berbère puis romanisée dans l'actuelle région de Fès-Meknès, des inscriptions en hébreu et en grec sur des stèles funéraires faisant référence à des commerçants juifs. De même, selon le célèbre historien Ibn Khaldoun (1332 - 1406), de nombreuses tribus berbères pratiquaient un culte proche du judaïsme, le karaïsme[2]. Rapidement, le Maroc sous influence vandale puis byzantine est devenu une terre d’asile pour les Juifs persécutés par les Wisigoths en Espagne. Avec la conquête musulmane, la communauté juive a obtenu le statut de dhimmi, citoyens non-musulmans protégés par la loi islamique en échange d’un impôt spécial, et tenté sans succès de se tenir à l’écart des querelles intestines entre Berbères et Arabes, puis des conversions forcées opérées par les Almohades, la dynastie d'origine berbère qui a dominé le Maghreb et al-Andalus entre le milieu du XIIe siècle et le XIIIe siècle. Le poids des Juifs du Maghrib al-Aqsa dans l’artisanat et le commerce s’est ensuite renforcé avec l’arrivée de nouveaux coreligionnaires après 1391 et la prise de Séville par les Rois catholiques, ainsi qu’après 1492 et la proclamation de l’édit de l’Alhambra formalisant l’expulsion des Juifs d’Espagne. En particulier, le métissage entre nouveaux arrivants et dhimmis juifs résidant dans les grandes villes marocaines, Tanger, Tétouan, Fès, Meknès, a eu notamment pour conséquence la création de la musique arabo-andalouse - d’où vient le chaâbii marocain, genre musical très populaire au Maroc et en Algérie. La communauté juive marocaine a prospéré, défendue par la dynastie alaouite, qui n’hésita pas à la protéger contre les lois anti-juives de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Maroc comptait 250 000 Juifs en 1945.

L’appel d’Israël

Dès la fin du XIXe siècle, certaines familles juives avaient décidé d’émigrer en Israël, en Algérie française ou en Amérique du Sud. D’autres s’étaient rapprochées des Français de l’administration du Protectorat, sans obtenir pour autant la nationalité française, le décret Crémieux de 1870 ne s’appliquant qu’en Algérie française. Dès 1948, des membres de l’Agence juive se seraient déplacés au Maroc dans le but de convaincre la population juive de peupler le nouvel État d'Israël. Le processus s’est accéléré avec la fin du Protectorat sur le Maroc en 1956 et la guerre des Six-Jours en 1967, mais surtout avec la guerre du Kippour en 1973, guerre à laquelle le Maroc a participé aux côtés des forces arabes coalisées. 80 000 Juifs marocains auraient ainsi fait l’objet d’une négociation afin que le royaume les laisse partir librement vers Israël[3]. Au-delà de ce format qui rappelle les « rachats » de Juifs hongrois (en 1944, Rudolf Kastner négocia le sauvetage de 1 684 juifs hongrois, évacués vers la Suisse contre paiement), cette révélation en dit long sur la coopération qui a lié le Maroc à Israël pendant de longues années, en particulier dans le domaine du renseignement.

La communauté juive marocaine fait donc partie intégrante de l’identité du pays qu’elle a contribué à édifier et à enrichir. Mais si les aléas politiques ont chassé l’écrasante majorité des Juifs marocains, leur patrimoine culturel demeure et témoigne de la splendeur de l’héritage de la communauté juive.

Un héritage culturel riche et diversifié

En effet, l’héritage culturel, architectural mais également humain du judaïsme marocain n’a pas attendu le XXe ou le XXIe siècle pour être apprécié à sa juste valeur. Comme l’a fort bien montré l’exposition Les Juifs dans l’orientalisme au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris en 2012, ces derniers ont fasciné des artistes très différents, à l’image de Delacroix et son tableau Noce juive de 1841, de Gérôme et son bronze Marie-Madeleine en costume de mariée juive, ou encore Jean Lecomte du Nouÿ et Alfred Dehodencq. Aujourd’hui, la présence de la communauté juive est encore visible au travers des mellahs, de certains noms de rue à Rabat ou Casablanca - rue Shalom-Zaoui, rue David-Cohen - mais également grâce à la manufacture. Ce patrimoine, qui s’appuie sur des objets d’artisanat - lampes, chandeliers - et d’habillement - caftans - est d’ailleurs mis en valeur depuis 1977 au musée du Judaïsme marocain à Casablanca, seul musée juif du monde arabe. De même, de nombreuses rencontres sur cette thématique sont organisées à l’étranger comme à Paris, où un événement sur le judaïsme marocain s’est tenu à l’Institut du monde arabe le 23 novembre 2013 en présence de nombreux spécialistes du sujet, dont le professeur Kenbib. De même, fin mars 2014, une Quinzaine du Judaïsme marocain fut organisée, ponctuée d’expositions, de débats et de concerts de musique arabo-andalouse.

Diaspora, pèlerinages et tourisme : une force pour le Maroc

Le thème constitue d’ailleurs un filon pour l’industrie touristique marocaine, qui s’est appliquée dès les années 1980 à accueillir les touristes juifs dans les meilleures conditions : on peut en effet trouver au Maroc de nombreuses tombes de rabbins, lieux sacrés de recueillement pour de nombreux Séfarades, juifs d’origine nord-africaine. L’hiloula, pèlerinage de la diaspora juive marocaine rendant hommage aux 1 200 saints rabbins, rassemble ainsi plus de 5 000 personnes chaque année. Les pélerins se rendent sur les hauteurs d’Ouezzane au sanctuaire Amrane Ben Diouane, du nom de l’un des rabbins les plus vénérés du Maroc, mort au XVIIIe siècle. L’instabilité récente en Tunisie, où se trouvent également de nombreux lieux de pèlerinage, a récemment favorisé le choix du Maroc comme lieu de recueillement. Hassan II, roi du Maroc de 1961 à 1999, avait d’ailleurs bien compris les enjeux de ce tourisme judéo-marocain, appelant dès les années 1980 ses « frères » à revenir visiter leur terre natale. C’est peut-être dans cette optique que Serge Berdugo, Secrétaire général du Conseil de la communauté israélite du Maroc, avait été nommé Ministre du Tourisme du royaume en 1993, sans posséder d’expérience particulière dans ce domaine. Toujours est-il qu’alors que les autres pays arabes durcissaient les conditions d’accès à leur territoire pour les Israéliens, le Maroc a vu augmenter le nombre de voyages organisés combinant pèlerinage et tourisme ordinaire. Les tombes de ces tsadiqqim, saints rabbins, dont certains sont partagés avec les musulmans, restent donc un lien fort entre la diaspora juive marocaine et son pays d’origine.

Une confession soutenue et protégée par la monarchie

Alors qu’ils ont pu vivre l’aliyah de leurs coreligionnaires, terme hébreu désignant le retour en Israël de toute personne de confession juive, les Marocains de confession juive demeurant encore au pays se définissent par une singularité propre héritée de leur histoire. Pour beaucoup insensibles aux sirènes d’Israël, ils se sentent liés à la terre sacrée de leurs ancêtres et ne souhaitent pas en partir, malgré la situation ambivalente qu’ils connaissent actuellement. L’arrivée au pouvoir des islamistes « modérés » a forcément suscité quelques craintes, vite tues par la mise au pas menée par le Palais d’Abdelilah Benkirane, Premier ministre du Maroc depuis 2011. L’égalité des droits constitue une réalité pour la communauté juive, qui compte un conseiller influent auprès du Roi, André Azoulay, ainsi qu’un ambassadeur itinérant du roi, Serge Berdugo, depuis 2006. Dans un pays où la monarchie est toute puissante, c’est une bénédiction. Une initiative de réfection des synagogues et cimetières juifs a ainsi été lancée en mars 2015 par le roi, afin de réhabiliter les 22 synagogues que compte Casablanca ainsi que son ancienne médina, le quartier historique et populaire de chaque ville marocaine. De même, un Observatoire marocain de Lutte contre l’Antisémitisme a été créé par des membres de la société civile, notamment d’origine berbère.

Au Maroc, le sort des minorités religieuses, en particulier des Juifs, est intimement lié à la monarchie qui a fait le choix de la tolérance, notamment pour montrer l’importance du multiculturalisme. A cet égard, force est de constater que le royaume se détache des autres pays du monde arabe. Néanmoins, entre les déclarations des islamistes du PJD, Parti de la justice et du développement, et les craintes au sujet des migrants de confession chrétienne qui s’installent au Maroc, il faut nuancer cette image idyllique, d’autant que les pressions sociétales et médiatiques sont nombreuses pour influencer les pratiques religieuses individuelles. De même, la minorité musulmane chiite est particulièrement visée. La liberté de culte des citoyens de confession juive contraste donc avec une certaine incitation à préserver l’importance et l'influence de l’islam sunnite au sein de la société marocaine.

Une communauté vouée à disparaître ?

Néanmoins, la communauté juive marocaine reste confrontée au problème de son propre vieillissement, du fait de l’immigration en France de ses jeunes. D’autant qu’à l’aune des dernières offensives israéliennes à Gaza, certains ont pu constater un changement de mentalité chez leurs voisins musulmans. Le militant de gauche antisioniste Sion Assidon témoigne : « Un juif, c'est désormais une abstraction. Non plus le voisin ou le cordonnier, mais celui qui est en Palestine et fait du mal »[4]. De là à tabler sur une disparition à moyen-terme des Séfarades marocains, il n’y a qu’un pas qu’il est malaisé de franchir, comme l’évoque André Azoulay : « La saga du judaïsme marocain est trop profondément ancrée dans l'histoire de ce pays pour disparaître. »[5]. Alors que les derniers Berbères juifs de l’Atlas viennent de disparaître, c’est une page vieille de 2 500 ans d’histoire commune qui pourrait bien se tourner avec le départ des derniers membres de la communauté séfarade marocaine. L’unique moyen d’enrayer ce processus serait d'améliorer l’attractivité du Maroc pour les jeunes, juifs marocains ou issus de la diaspora. Cependant, ils étaient nombreux à revenir au Maroc en raison de la crise.

Une diaspora influente

Il semblerait donc qu’à partir de la communauté judéo-marocaine, se soit développée par dispersion une identité mêlant « judaïté » et « marocanité », rassemblant dans le monde entier plus d’un million de personnes autour d’une culture et d’une tradition communes. Certains de ses membres les plus connus sont Gad Elmaleh, David Guetta, Ruth Elkrief ou encore Amir Peretz, respectivement acteur, DJ, journaliste et ancien chef de file des travaillistes israéliens. Mais n’est-ce pas trop périlleux d’évoluer dans cette double identité ? André Azoulay répond : « Pour comprendre la réalité contemporaine et les ressorts [de la saga du judaïsme marocain], pensez à ce million de juifs marocains dispersés sur tous les continents et qui, génération après génération, ont su et voulu cultiver leur mémoire, affichant sans complexe la richesse de leur marocanité. »[6]. D’ailleurs, il est intéressant de noter que toute réussite d’une personne d’origine marocaine, qu’elle soit musulmane ou juive, est saluée avec enthousiasme par la presse marocaine qui s’empresse de lui attribuer la nationalité marocaine. Ainsi, la nomination de Gadi Eizenkot au poste de chef d’État-major de Tsahal en février 2015 a été très bien accueillie, sous le titre « Le nouveau chef de Tsahal est marocain »[7]. Dans la perspective d’une potentielle disparition de la communauté juive marocaine, la diaspora pourrait donc constituer l’unique héritière des traditions et coutumes judéo-marocaines, ainsi que la gardienne des lieux sacrés. Ainsi, le lien avec le Maroc ne sera jamais vraiment rompu, en particulier si cet héritage est transmis aux prochaines générations. Les premiers signes sont encourageants, la diaspora prenant ses responsabilités en participant à la réfection des cimetières et des tombeaux des saints.

Plus qu’un simple passage, la communauté marocaine juive a durablement marqué de son empreinte son pays d’origine par la richesse de sa culture, comme par une cohabitation pacifique, pérenne et exceptionnelle. Si aujourd’hui beaucoup sont partis, une minorité reste attachée à la terre de ses ancêtres et demeure fidèle à la monarchie alaouite. Pour le moment, les exacerbations issues du conflit israélo-palestinien et les amalgames qui en découlent ne semblent pas menacer la diversité marocaine. Bien au contraire, la tendance actuelle est à la promotion d’un équilibre qui s’appuie sur deux axes : la reconnaissance de l’influence juive, et l’intégration de la diaspora séfarade marocaine. Ainsi, transcendant son statut de terre d’asile pour les persécutés, le Maroc joue pleinement son rôle de patrie pour ses citoyens de confession juive.

[1] BOUAZZAOUI Chaïmae, « Le Juif, le Musulman, ou des think-tank sur notre Terra Pax », CRIF, le 1er mars 2016, [en ligne], page consultée le 23 avril 2016 : http://www.crif.org/fr/alireavoiraecouter/le-juif-le-musulman-ou-des-think-thank-sur-notre-terra-pax/59598.
[2] Ibn Khaldoun (1332 - 1406), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale, Editions Paul Geutner, Paris, édition de 1978.
[3] BERGMAN Ronen, NAKDIMON Shlomo, « The Ghosts of Saint-Germain Forest », Ynetnews, le 23/03/2015 [en ligne], page consultée le 18 avril 2016 : http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4639608,00.html.

[4] YOUSSI Yasmine, « Les juifs marocains, plus grande communauté juive du monde arabe », Télérama, le 12 mai 2012 [en ligne], page consultée le 18 avril 2016 : http://www.telerama.fr/scenes/les-juifs-marocains-plus-grande-communaute-juive-du-monde-arabe,81271.php.

[5] Ibid.

[6] YOUSSI Yasmine, Op. Cit.

[7] ALAMI Ziad, « Le nouveau chef de Tsahal est marocain », le360.ma, le 02 décembre 2014 [en ligne] page consultée le 18 avril 2016 : http://www.le360.ma/fr/politique/le-nouveau-chef-de-tsahal-est-marocain-26487. Ce journal en ligne très proche de la monarchie marocaine relaye ses prises de position.

Suggestions bibliographiques :

  • AÏT AKDIM Youssef, « Judaïsme marocain : à la recherche du paradis perdu », Jeune Afrique, 2 mai 2012
  • BAIDA Jamaâ, « L’émigration des Juifs marocains (1948-1956) », Université Mohammed V, 10 mars 2006
  • BERGMAN Ronen, NAKDIMON Shlomo, « The Ghosts of Saint-Germain Forest », Ynetnews, 23 mars 2015
  • DUFOURMONT Sabrina, Entretien avec Nicolas Feuillie, commissaire de l’exposition « Les Juifs dans l’Orientalisme », Le Point, 27 mars 2012
  • ROGER Benjamin, « Y a-t-il encore des Juifs au Maghreb », Jeune Afrique, 26 avril 2013
  • SCHROETER Daniel, « La découverte des Juifs berbères », in Relations judéo-musulmanes au Maroc : perceptions et réalités, Éditions Stavit, Paris, 1997, p. 169-187
  • YOUSSI Yasmine, « Les Juifs marocains, plus grande communauté juive du monde arabe », Télérama, 12 mai 2012.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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