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Les acteurs de la croissance inclusive seront-ils des citoyens connectés ?

Par Sarah Lemaire, reporter de l'Institut Open Diplomacy au Forum de l'OCDE les 6 et 7 juin 2017

· Economie

Qu’il s’agisse d’environnement, des valeurs démocratiques ou encore de la répartition du revenu, le XXIe siècle débute sur une succession de bouleversements internationaux appelant des prises de conscience et des solutions urgentes. Depuis la crise des subprimes en 2007, les autorités publiques et économiques ont vu leurs modèles économiques devenir inopérants et obsolètes. Cette inefficacité s’est transformée en théorie du chaos aux conséquences considérables, par effet papillon, sur des millions d’individus à travers le monde. Les relations internationales sont bouleversées par des décisions unilatérales de certains gouvernements depuis la crise russo-ukrainienne en Crimée en 2014. Les espoirs d’un siècle sans guerre s’estompent aussi au vu des conflits au Moyen-Orient qui n’ont plus de fin. Enfin, une prise de conscience environnementale, pourtant déjà tardive, n’est pas même unanime. Le débat s’est imposé alors que le compteur de la planète continue à tourner.

Sans faire pour autant preuve de pessimisme, l'époque est charnière en termes de développement mondial, en matière économique, politique et environnementale. Ces enjeux ne sont pas insurmontables dans la mesure où la volonté est réelle. C’est pour cette raison que l’OCDE, Organisation de Coopération et de Développement économiques, a organisé les 6 et 7 juin derniers à Paris un forum pour rassembler spécialistes, représentants politiques et médias afin de réfléchir ensemble à la tangente à emprunter en ces temps déterminants.

Parmi tous les sujets abordés, la « croissance inclusive », concept économique selon lequel il serait possible de concilier les objectifs de croissance avec les mesures de bien-être pour tous, a été souvent évoqué. « Comment développer une croissance inclusive ? » ou la question à un milliard.

Pourquoi une croissance inclusive ?

Depuis la crise des subprimes, le bilan du phénomène de mondialisation et du libéralisme contemporain prend une teinte assez sombre. L’éclatement de la bulle en 2007-2008 a montré les limites de ce type d’organisation économique et mondiale en dévoilant les conséquences parfois dramatiques des grandes ambitions d’enrichissement. Ces dernières négligent bien souvent l’impact réel sur les « individus lambda », loin de Wall Street. Pourtant, si certains diabolisent ce système économique, d’autres pensent à le réformer pour le rendre plus juste et équitable. Huit milliardairesi ont en leur possession la même richesse que 50 % de la population mondiale la plus pauvre. Voilà ce que tentent de corriger les intellectuels et responsables politiques à travers le concept de croissance inclusive.

Bruce Stokes (directeur des comportements économiques mondiaux - Pew Research Center), Ben Digby (directeur des échanges et de l’agriculture - OCDE), Luca Visentini (Secrétaire général - CES, Confédération européenne des syndicats), Anabel Gonzalez (directrice séniore du commerce et de la compétitivité - World Bank Group), Martin Tlapa (Ministre adjoint tchèque des Affaires étrangères), Justin Brown (Sous-ministre des Affaires étrangères et du Commerce australien), Ken Ash (directeur des échanges et de l’agriculture - OCDE), Forum de l'OCDE, Paris, 6-7 juin 2017 © Sarah Lemaire.

Des mesures existent pour mettre en place cette croissance inclusive, comme le revenu universel ou encore une plus grande flexibilité sur le marché du travail, accompagnée de politiques de formation plus efficaces pour l'ensemble des personnes. Le but étant, dans tous les cas, de mieux répartir les richesses – en amont, via un libre accès au savoir et au marché du travail, ou en aval, par le biais d’un plus grand réseau de redistribution. Bien que l’objectif est le même, c’est-à-dire réduire les inégalités et inclure les minorités dans la croissance, les outils sont donc divergents – même si complémentaires. Au Forum de l’OCDE, ce grand écart s’est fait sentir. Si Ken Ash, directeur des échanges et de l’agriculture de l’OCDE depuis 2008, promeut trois actions clés pour une croissance inclusive – « créer un environnement stable », « réduire les coûts tant des politiques publiques que du commerce » et enfin « développer la santé, l’éducation et la sécurité des individus » – Ben Digby, responsable des travaux sur le commerce et l’investissement pour la Confederation of British Industry, n’aborde pas le problème de la même façon. Selon ce dernier, le problème réside avant tout dans le manque de dialogue social entre les employeurs et employés, qui entrave les discussions avec les représentants politiques. Bien que le constat soit le même, le diagnostic est différent et les solutions divergent.

Si les représentants politiques, comme Martin Todd McClay, Ministre du Commerce néozélandais, et les spécialistes tels qu'Anabel Gonzalez, directrice séniore du Commerce et et de la Compétitivité du World Bank Group ne parviennent pas à trouver un consensus, peut-être que les citoyens, au cœur du système économique et pleinement conscients des inégalités dénoncées, pourraient prendre part au débat.

La « Civic Tech », un nouveau modèle de participation démocratique ?

Face à ces problématiques, loin d’être résolues, la Civic Tech se présente comme nouveau vecteur d’expression et d’implication dans la vie publique pour les citoyens. La Civic Tech articule la vie citoyenne avec les nouveaux supports technologiques pour une mise à jour du logiciel politique et économique. Dans la même lignée que le développement d’une économie collaborative, l’essor des Civic Techs doit permettre aux individus de participer directement à la structuration de la démocratie et de l’économie, sans recours aux intermédiaires traditionnels. En effet, si le tableau de ce début de siècle peut paraître sombre, les mouvements de la cité prennent toujours plus de place dans les débats. Depuis les Printemps arabes nés en décembre 2010 jusqu’aux Nuit(s) Debout en 2016, en passant par « Occupy Wall Street » né en 2011, la cité se présente dans la rue et fait entendre ses opinions.

La dernière présidentielle française a montré un manque de cohésion quant aux moyens de développement de cette croissance inclusive. A titre d’illustration, Benoit Hamon proposait la mise en place d’un revenu universelii, tandis qu’Emmanuel Macron insiste sur une flexibilité du marché du travailiii. Cette nouvelle ère numérique permettrait donc de trancher et de créer une croissance inclusive. En effet, la potentielle reprise du pouvoir par la Cité grâce aux Civic Techs combinée d’une nouvelle économie de partage laisse penser que les mesures seront décidées par le peuple et non plus par les dirigeants politiques.

Découverte de la réalité virtuelle, Forum de l'OCDE, Paris, 6-7 juin 2017 © Sarah Lemaire.

La question de l'engagement « online » et de la prise de pouvoir « offline » prend alors toute son importance. Eva Kaili, députée européenne membre du Pasok (mouvement socialiste panhellénique), déclare : « Faire campagne sur les réseaux sociaux permet de comprendre les citoyens et de se situer au plus proche de leurs exigences ». En effet, la présence accrue des citoyens sur les réseaux sociauxiv doit être perçue comme une opportunité. Ce type d’expression 2.0 peut apparaître comme une nouvelle forme de participation démocratique. Eva Kaili le martèle : « Une redéfinition du système électoral a lieu. L’expression des jeunes ne passe pas uniquement par le vote traditionnel ». La Civic Tech apparaît donc comme le nouveau secteur de développement pour favoriser l’intégration des citoyens dans la prise de décisions politiques et économiques. Elle permettrait ainsi d’inclure non pas seulement les citoyens déjà engagés, mais surtout les « left behind » (Eva Kaili), les « laissés pour compte » de la vie politique et de l'action publique. L’apparition de ces nouveaux acteurs connectés est prometteuse pour faire avancer les débats sur la croissance inclusive. La mobilisation de la Cité 2.0 participerait donc à la résolution de ces enjeux économiques et sociaux.

Cependant, Geoff Mulgan, chef exécutif de NESTA – fondation britannique incubateur de projets innovants tant pour l’éducation que la santé ou encore l’environnement – met en garde vis-à-vis de l’implication de l’investissement virtuel. Certes cela « donne aux individus la possibilité d’exprimer leur pouvoir », mais il faut aussi « une combinaison entre le « offline » et le « online »» pour que l’impact de cet investissement soit au plus proche des espoirs de ses acteurs.

Informer et éduquer sur le numérique, la clé de voûte des enjeux économiques, politiques et démocratiques ? Plus particulièrement, les nouvelles technologies apparaissent comme le nouveau vecteur de développement d’une société propre à ses citoyens et participants.

La démocratie de demain serait alors renforcée par ce que l’on pensait isolateur du monde réel.

i « Huit milliardaires détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre du monde », Les Echos, article en ligne publié le 16 janvier 2017 : https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/0211696169476-huit-milliardaires-detiennent-autant-de-richesses-que-la-moitie-la-plus-pauvre-du-monde-2057425.php

ii 12e proposition de Benoît Hamon pour le travail et l’emploi dans son programme pour la présidentielle de 2017.

iii Programme d’Emmanuel Macron pour la présidentielle de 2017.

iv « Plus d'un Français sur trois se connecte à Facebook chaque jour », Le Figaro, article en ligne publié le 2 mars 2016 : http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2016/03/02/32001-20160302ARTFIG00220-plus-d-un-francais-sur-trois-se-connecte-a-facebook-chaque-jour.php

Légende de la photo en bandeau : Rebecca Rumbul (chef de la recherche pour mySociety), Geoff Mulgan (chef exécutif de NESTA), Eva Kaili (députée européenne socialiste et démocrate) et Virgile Deville (co-fondateur d’Open Source Politics) lors de la conférence « De l'engagement online à l'empowement offline », Forum de l'OCDE, Paris, 6-7 juin 2017 © Sarah Lemaire.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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