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Les difficiles adieux à Rabin - Une gauche israélienne dans l'impasse

Par Inès Gil, Directrice adjointe du programme Afrique du Nord & Moyen-Orient

Le 25 janvier 2016, la mémoire d'Yitzhak Rabin était mise à l'honneur le temps d'une soirée à la Mairie de Paris, commémorant les vingt ans de sa mort[1], le 4 novembre 1995. Pour l'occasion, le Premier ministre Manuel Valls et la Maire de Paris Anne Hidalgo ont reçu avec les honneurs le chef du parti travailliste israélien, Yitzhak Herzog, ainsi que l'ambassadrice d'Israël en France, Aliza Bin-Noun. Des associations majoritairement classées à la gauche de l'échiquier politique israélien et de la communauté juive française, telles que La Paix Maintenant ou l’Union des Etudiants Juifs de France, étaient également présentes. Les discours d’hommages se sont succédés, rappelant la trace indélébile que Rabin a laissée sur le cours du conflit israélo-palestinien. Général, Yitzhak Rabin devient Premier ministre d'Israël de 1974 à 1977, puis de nouveau de 1992 jusqu'à son assassinat en 1995. C'est en 1994 qu'il reçoit le prix Nobel de la paix pour son rôle actif dans la signature en 1993 des accords d'Oslo. Deux mois plus tôt avant cette cérémonie à la Marie de Paris, des événements en l’honneur de Rabin avaient déjà rassemblé en novembre 2015, plus de 40 000 personnes à Tel-Aviv[2], alors même que le pays était le théâtre de graves tensions.

Les tentatives de renouveau politique de la gauche héritière de Rabin

La mort de Rabin suscite toujours une grande émotion au sein de la gauche israélienne. L’ancien Premier ministre est encore le symbole d’un rêve rendu possible, celui de l’ouverture d’un processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, susceptible de mettre un jour un terme au conflit. Cette gauche sioniste traditionnelle autrefois représentée par Rabin constitue toujours une force politique majeure en Israël. Nous faisons ici référence à l’Union sioniste, formation issue de la coalition de centre gauche pour les élections parlementaires de mars 2015[3], entre le Parti travailliste israélien et le parti Hatnuah. Au cours de ces élections, la formation Union sioniste a permis à la gauche traditionnelle d'élargir sa base électorale. Elle a réussi à « rafraichir » son message, avec un travail de terrain actif axé sur la mobilisation de la jeunesse, et prenant pour modèle la campagne de Barack Obama en 2008. Les sondages la donnant gagnante[4] ont alors suscité une véritable bouffée d'oxygène parmi les lassés du Premier ministre sortant Benyamin Netanyahou. Cependant, aux dernières heures de la campagne, une partie des électeurs israéliens fut ranimée d'un sursaut de peur et de racisme, répondant alors à l’appel du Premier ministre sortant à aller voter massivement pour contrer la « menace » du vote palestinien. L’Union sioniste essuie ainsi une nouvelle défaite électorale[5] . Ce nouvel échec révèle assurément la droitisation d'une partie de la société israélienne, mais également la difficulté de cette gauche à fédérer politiquement. A cela s'ajoute un manque d’idées nouvelles pour sortir du conflit israélo-palestinien, qui enferme les électeurs de la formation dans une nostalgie exacerbée de l’ère « Rabin ». 

Des représentants qui ne s'imposent pas

A la tête de l'Union sioniste, on retrouve des poids lourds de la politique israélienne : Herzog, héritier d’une tradition politique familiale de grande ampleur, et Tzipi Livni, ancienne Ministre des Affaires étrangères et Vice Premier Ministre du gouvernement d’Ehoud Olmert de 2006 à 2009. Cependant, ces deux figures peinent à s’imposer comme des leaders forts auprès de leurs électeurs ; face à Netanyahou, leur charisme est souvent jugé insuffisant au vu de leurs prétentions politiques. Qui plus est, leurs talents oratoires sont difficilement comparables à ceux de Rabin. Herzog, chef du Parti travailliste, est présenté comme un technocrate au message politique dénué d’émotion, à la voix qui ne porte pas, au physique proche du « gestionnaire » et au visage inexpressif masqué par de petites lunettes strictes. L'impression auprès du grand public est la même pour Tzipi Livni, la Présidente d'Hatnuah. Dans un pays en pleine crise, l'aura de M. Netanyahou résonne bien plus fortement auprès de la population israélienne. Les deux têtes de la gauche sioniste peinent à s'imposer pour incarner un rêve de changement. 

Un débat négligé sur le conflit israélo-palestinien

A l'image de ses figures de proues, les idées du mouvement n’offrent pas de vision réellement innovante sur le conflit israélo-palestinien. Durant les débats précédant les élections de 2015, la question du conflit fut évitée. Car c’est bien généralement le domaine économique et social qui fait l’objet de frictions entre la gauche traditionnelle et le Likoud, de centre droit. La montée fulgurante de Stav Shaffir ces dernières années en est le parfait exemple. Organisatrice principale du mouvement social de 2011 à Tel-Aviv[6], cette dernière fait son entrée au Parti travailliste en 2012, et devient en 2013 la plus jeune élue à la Knesset, le Parlement monocaménal de l'Etat d'Israël. Elle est aujourd’hui la porte-parole des opposants à la politique économique ultra-libérale des gouvernements Netanyahou[7].

En évitant le sujet délicat du conflit, la formation Union sioniste souhaite contourner les attaques récurrentes de laxisme formulées à son encontre par la droite. Le Likoud et l’extrême droite présentent souvent la seconde Intifada comme une conséquence des Accords d’Oslo de 1993, qui auraient ouvert la voie au laissez-faire israélien vis-à-vis des Palestiniens, et aux violences les plus extrêmes[8]. Le film d’Amos Gitaï, Le dernier jour d’Yitzhak Rabin, montre habilement la manière dont la droite a présenté ces Accords comme un manque de réalisme de la gauche face à la menace palestinienne. Néanmoins, ces accusations oublient de prendre en compte la période de l’après-Oslo, dont les événements successifs ont mis à mal le processus de paix : la mort de Rabin en 1995, les années d’immobilisme politique sur la question des Palestiniens, les provocations d’Ariel Sharon[9], Premier ministre de 2001 à 2006, et les attaques terroristes du Hamas[10] sont autant d’éléments qui ont contribué à installer un climat défavorable à l'installation de la paix.

Un plan de résolution du conflit isréalo-palestinien qui comporte des limites

Pour faire face aux critiques l'accusant d'un vide de réflexion, le Parti travailliste a présenté début février 2016 un plan de résolution du conflit, composé d'une série de mesures politiques et sécuritaires qui devraient, selon Yitzhak Herzog, ouvrir la voix au processus de paix avec les Palestiniens.

La ligne principale de ce plan consiste en la séparation rapide des Israéliens et des Palestiniens permettant, à terme, la formation d'un Etat palestinien. Dans cette optique, M. Herzog a affirmé qu'il ne prendrait aucune décision pouvant mettre à mal la formation de cet Etat. Entre les lignes, on comprend qu'il s'engage à ne pas favoriser l'expansion de colonies israéliennes, ce qui constitue un point de rupture avec la politique actuelle du gouvernement Netanyahou. De façon à préparer la formation d'un Etat palestinien, M. Herzog prévoit de renforcer le pouvoir de l'Autorité palestinienne aux plans sécuritaire et économique[11] - mais pas militaire[12]. Il souhaite également mettre fin aux colonies illégales au regard du droit israélien, afin de favoriser la continuité des territoires palestiniens.

Les propositions du plan présentent un caractère unilatéral : M. Herzog ne place donc pas le dialogue israélo-palestinien comme une nécessité à la construction de la paix. Il se distingue ainsi de la logique du processus de paix initié par Rabin et Arafat et marqué par les Accords d'Oslo en 1993, processus de paix qui se nourrissait de la symbolique du dialogue pour mobiliser les populations israéliennes et palestiniennes - par exemple la mémorable poignée de main entre Rabin et Arafat à Oslo, dont la forte symbolique traduisait la formation d'un nouveau lien et l'élaboration d'un compromis mutuel. Par ailleurs le volet sécuritaire occupe une place importante dans ce plan, à travers la lutte contre le terrorisme en Israël, et le combat contre le terrorisme régional.

Au plan interne, M. Herzog compte sur l'Autorité palestinienne pour mener une politique sécuritaire en Cisjordanie, et favoriser le développement des Territoires palestiniens. Selon le leader travailliste, l'amélioration des conditions de vie des Palestiniens limiterait le risque de voir une partie de la population se tourner vers des activités terroristes. A Gaza, le plan propose un long cessez-le-feu, une démilitarisation, ainsi qu'une lutte active contre le terrorisme. Ces exigences seront néanmoins difficiles à mettre en place. En Cisjordanie, l'Autorité palestinienne - AP se trouve décrédibilisée auprès de la population palestinienne, alors que le Hamas semble gagner en popularité[13] : l'AP rencontrera donc des difficultés à lutter efficacement contre le terrorisme. Par ailleurs la bande de Gaza est principalement contrôlée par le Hamas, dont la branche armée, active, tire régulièrement des roquettes en direction d'Israël[14]. D'autres factions armées sont également présentes et utilisent des moyens armés, d'une part dans leur combat interne pour le contrôle du territoire, et d'autre part contre Israël.

Au niveau régional, Herzog demande l'organisation d'une conférence sur la sécurité régionale en partenariat avec les Etats arabes « modérés » que sont l'Egypte, la Jordanie, l'Arabie saoudite et les Etats du Golf persique selon Herzog, pour détourner la région du risque de « terreur islamique au Moyen-Orient »[15]. Selon le leader travailliste, cette terreur émane, de manière séparée, de l'Iran, et de l'Etat islamique. La lutte contre le terrorisme représente un enjeu primordial pour l'ensemble de ces Etats, dont certains ont été touchés par des attaques terroristes de l'Etat islamique - les attentats de l'Etat islamique ont fait jusqu'à la date de rédaction officiellement 88 morts en Arabie saoudite, 312 morts en Egypte, et un mort Jordanien brûlé vif. Et ces Etats "modérés" partagent plus ou moins le sentiment de menace ressenti par Israël vis-à-vis de l'Iran et de son allié libanais, le Hezbollah. Néanmoins, le terrorisme émanant de l'Iran – représenté par le Hezbollah dans l'esprit israélien – et celui de l'Etat islamique divergent fondamentalement. Ils ne renvoient pas aux mêmes enjeux politiques, ne sont pas des menaces de même nature, n'opèrent parfois pas sur le même terrain, et ne peuvent en conséquence pas être traités sur le même plan. Il semble donc qu'une même conférence pour aborder à la fois la menace de l'Etat islamique et de l'Iran constitue une proposition limitée.

Jusqu'ici, les propositions marquent une certaine volonté de rupture avec la gestion du conflit israélo-palestinien  par le gouvernement actuel. Ce plan comporte également des points susceptibles d'entrer sérieusement en contradiction avec les revendications palestiniennes, et donc avec les espoirs de paix. En Cisjordanie, les plus grandes colonies seront maintenues, et entourées d'une barrière de protection ; elles "permettront de recevoir les habitants de Judée et Samarie qui habitent en dehors de ces grands blocs"[16]. L'objectif de M. Herzog est de faire la preuve de ses efforts pour assurer la continuité des Territoires palestiniens par le démantèlement de petites implantations israéliennes, tout en rassurant une partie de la population israélienne par la préservation des plus importantes colonies. Cependant, les Palestiniens n'accepteront pas la formation d'un Etat sans y intégrer les terres actuellement colonisées. Par ailleurs l'ensemble des colonies est considéré comme illégal par la communauté internationale, qui continuera d'exiger leur démantèlement auprès d'Israël. Et étant donnée la volonté affichée du leader de la gauche de voir un Etat palestinien se former, l'utilisation dans ses propositions du terme « Judée-Samarie », référence biblique généralement utilisée par les partisans de la colonisation de la Cisjordanie, pour qualifier la région semble problématique.

Concernant Jérusalem, le plan prévoit que la ville devienne entièrement israélienne. Point particulièrement problématique, étant données les revendications des Palestiniens sur la ville, et notamment sur l’esplanade des mosquées, que l'ensemble du monde musulman ne peut se résoudre à abandonner. Le Sommet de Camp David II, en 2000, a ainsi principalement échoué à cause des désaccords entre Yasser Arafat et Ehoud Barak sur les modalités de séparation de Jérusalem.

Ainsi si la solution présentée par le chef du Parti travailliste tente de renouveler l'offre politique sur la gestion du conflit israélo-palestinien, ses limites portent sur les points d'opposition majeurs avec les Palestiniens : la question du Hamas, les implantations israéliennes en Cisjordanie, et, surtout, le futur de Jérusalem. Malgré tout, si l’Union sioniste arrivait au pouvoir au court des prochaines élections, elle pourrait avoir l'opportunité d'ouvrir la voix à un dialogue plus apaisé avec les Palestiniens. Il n’en demeure pas moins qu’un renouvellement de ses représentants apparaît comme un élément clef pour remporter la victoire face au Likoud.

Dans ces conditions, on comprend que les "Adieux à Rabin" soient si difficiles.

[1] "Manuel VALLS, Premier ministre, participera à l'hommage à Itzhak RABIN lundi 25 janvier 2016, à l'Hôtel de Ville de Paris", Note aux rédactions, Site du gouvernement français, le 22 janvier 2016 [en ligne], http://www.gouvernement.fr/partage/6256-manuel-valls-premier-ministre-participera-a-l-hommage-a-itzhak-rabin-lundi-25-janvier-2016-a-l-hotel - page consultée le 26 mars 2016.

[2] "Tel-Aviv, 40 000 personnes pour commémorer la mort d'Yitzhak Rabin", France Inter, le 1er janvier 2015 [en ligne], http://www.franceinter.fr/depeche-tel-aviv-40000-personnes-pour-commemorer-la-mort-d-yitzhak-rabin - page consultée le 26 mars 2016.

[3] Nous n'aborderons pas ici le parti Meretz, souvent considéré comme le plus à gauche des partis sionistes en Israël.

[4] "Week before election, polls give Zionist Union the lead", Haaretz, le 10 mars 2015 [en ligne], page consultée le 26 mars 2016, URL: http://www.haaretz.com/israel-news/1.646268.

[5] La dernière victoire de la gauche à des élections parlementaires remonte à 1999.

[6] "En Israël, le mouvement pour plus d'égalité sociale prend de l'ampleur", Le Monde, le 8 août 2011 [en ligne], http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/08/07/en-israel-le-mouvement-pour-plus-d-egalite-sociale-prend-de-l-ampleur_1557071_3218.html - page consultée le 26 mars 2016.

[7] SCHULMAN Marc, "Stav Shaffir: My fight against corruption in Israel", NewsWeek, le 14 janvier 2015 [en ligne], http://europe.newsweek.com/stav-shaffir-my-fight-against-corruption-israel-298994?rm=eu - page consultée le 26 mars 2016.

[8] GOUESET Catherine, "Chronologie de la deuxième Intifada (2000-2005)", L'Express, le 10 mars 2005 [en ligne], http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/chronologie-de-la-deuxieme-intifada-2000-2005_499210.htmlv - page consultée le 26 mars 2016.

[9] La seconde intifada se déclenche fin septembre 2000, à la suite de la visite du chef du Likoud Ariel Sharon le 28 septembre sur l’Esplanade des Mosquées : CHAINE-OUDIN Anne-Lucie, "Intifada Al-Aqsa, de son déclenchement en 2000 à l'année 2002", Les Clés du Moyen-Orient, le 5 novembre 2010 [en ligne], http://www.lesclesdumoyenorient.com/Intifada-al-Aqsa-de-son-declenchement-en-2000-a-l-annee-2002.html - page consultée le 26 mars 2016.

[10] CHAINE-OUDIN Anne-Lucie, "Hamas", Les Clés du Moyen-Orient, le 9 mars 2010 [En ligne], http://www.lesclesdumoyenorient.com/Hamas.html - page consultée le 26 mars 2016.

[11] "The Palestinian Authority and regional partners must be party to Gaza’s economic development, Herzog says": "Herzog in NYT Op-ed: Separation plan is necessary first step to two-state solution", Haaretz, le 29 février 2016 [en ligne], http://www.haaretz.com/israel-news/1.706174 - page consultée le 26 mars 2016.

[12] "The Israeli military will remain the only army in the territories up to the Israel-Jordan border" selon M. Herzog, id.

[13] Durant les dernières élections étudiantes dans plusieurs universités de Cisjordanie, le Hamas a remporté une victoire : ABU AMER Adnan, "Hamas sweeps student council elections in West Bank", Al-Monitor [en ligne], http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2015/04/hamas-victory-student-elections-west-bank.html - page consultée le 26 mars 2016.

[14] "Amnesty: Hamas rocket attacks amounted to war crimes", BBC, 26 mars 2015 [en ligne], http://www.bbc.com/news/world-middle-east-32053999 - page consultée le 26 mars 2016.

[15] "Plan Herzog, "Se séparer le plus vite possible des Palestiniens"", JCall (European Jewish Call for Reason), le 28 janvier 2016 [en ligne], http://fr.jcall.eu/a-la-une/plan-herzog-se-separer-le-plus-vite-possible-des-palestiniens - page consultée le 26 mars 2016.

[16] "Plan Herzog, "Se séparer le plus vite possible des Palestiniens"", JCall (European Jewish Call for Reason), le 28 janvier 2016 [en ligne], http://fr.jcall.eu/a-la-une/plan-herzog-se-separer-le-plus-vite-possible-des-palestiniens - page consultée le 26 mars 2016.

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