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Premier débat présidentiel américain : insulter pour mieux régner

Par Romain Laugier, reporter de l’Institut Open Diplomacy aux États-Unis

· Amériques

C’est le 16 septembre dernier qu’a eu lieu le premier des trois débats devant opposer les candidats à l’élection présidentielle américaine du 8 novembre prochain, le controversé républicain Donald Trump et la réputée austère démocrate Hillary Clinton. Un débat haut en couleurs, qui a confirmé l’opposition saillante entre les deux candidats, à la fois sur les enjeux de la campagne, mais aussi sur leur vision de l’Amérique.

Une agitation inhabituelle régnait outre-Atlantique en ce dernier lundi de septembre. Alors que la nuit tombait, les citadins ont délaissé leurs activités habituelles pour préférer endosser leurs responsabilités de citoyens. Il faut dire que tout avait été fait pour permettre au plus grand nombre de suivre l’âpre combat télévisé, diffusé sur une quinzaine de chaînes ainsi que sur Youtube, Facebook et Twitter. Une centaine de millions d’auditeurs était attendue – un record pour un évènement politique ! Et presque autant que le nombre de spectateurs de la finale du légendaire Super Bowl, en février dernier1. Si les Américains attendaient un combat, ils ont été servis, car c’est bien une lutte sans merci qui a opposé le tonitruant républicain à l’indéboulonnable démocrate. Un affrontement d’idées largement débordé par les attaques personnelles répétées des candidats.

Une bataille entre deux visions de l’Amérique

Un spectateur non averti aurait peine à croire que les deux visions des États-Unis que les candidats à l’élection présidentielle ont présentées reflètent la réalité d’un même pays, tant elles sont diamétralement opposées. Alors que la démocrate Hillary Clinton a ouvert le débat en évoquant le second anniversaire de sa petite-fille et le futur qu’elle souhaite construire pour elle, le candidat républicain a quant à lui préféré évoquer en premier lieu la fuite des emplois américains vers l’étranger – pointant du doigt notamment le Mexique – ainsi que la menace que représente à ses yeux la dévaluation de la monnaie chinoise. Quand la première se présente comme l’héritière naturelle du président Obama (2009-2017) et de son slogan résolument optimiste « Yes we can ! » 2, le second s’efforce de jeter le discrédit sur les huit dernières années d’administration démocrate, et revendique un pessimiste absolu en affirmant que les États-Unis sont devenus un « pays du tiers-monde » 3.

Méfiant à l’égard de tout ce qui se trouve au-delà des frontières de son pays, Donald Trump préconise de mener une politique de retrait de la scène internationale, estimant que les États-Unis ne devraient pas assumer le rôle de policier du monde sans recevoir une compensation adéquate4. Protectionniste, il propose également l’augmentation des droits de douane, afin d’améliorer la compétitivité-prix de la production nationale. Enfin, et contre l’avis de son propre parti5, il se positionne résolument contre les accords de libre-échange ; l’Accord de Libre-échange nord-américain (ALENA) – signé en 1992 entre les États-Unis, le Canada et le Mexique – serait d’ailleurs le « pire traité jamais approuvé dans ce pays »6. Alors que le candidat républicain tient cet accord pour responsable de ce qu’il estime être l’état catastrophique de l’industrie américaine, Hillary Clinton soutient quant à elle les bienfaits de ce traité, signé de la main même de son mari Bill Clinton alors président des États-Unis. Ouverte à la mondialisation, elle estime que celui-ci permet de créer des emplois et d’augmenter le niveau de vie de l’Américain moyen – à l’instar des six autres accords de libre-échange qu’elle a votés lorsqu’elle était sénatrice de l’État de New-York entre 2001 et 2009.

Cette différence fondamentale d’approche entre les deux candidats ne concerne pas uniquement les questions internationales, mais également la scène nationale, sur des sujets tels que l’équité fiscale. Si la candidate démocrate propose de taxer davantage les plus riches afin de « leur faire payer la part qui leur revient pour soutenir le pays »7, D. Trump soutient au contraire l’idée qu’une exonération fiscale au bénéfice des plus grandes fortunes permettrait aux plus riches de créer de l’emploi en injectant de l’argent – et notamment des capitaux qu’ils rapatrieraient de l’étranger, à hauteur de plusieurs trillions de dollars – dans l’économie américaine8. Une hypothèse vivement critiquée par H. Clinton, dénonçant une manœuvre de son adversaire cherchent ainsi à réduire ses propres impôts.

Une technique républicaine comme démocrate : la victoire par la critique

La grande divergence d’idées entre les deux candidats s’explique largement par leurs parcours respectifs. M. Trump se présente comme un « self-made man » parti avec quelques millions de dollars et aujourd’hui milliardaire, un fait d’arme qui lui conférerait la légitimité nécessaire pour se présenter comme le sauveur d’un pays perçu comme à la dérive. Mme Clinton mise quant à elle sur ses décennies d’expérience politique en tant que Première dame, sénatrice puis Secrétaire d’État, ainsi que sur son intime connaissance des grands enjeux du pays.

Chacun tente alors frénétiquement d’exploiter ce qu’il perçoit être les faiblesses de l’adversaire, dans une course à la décrédibilisation qui a sans doute atteint son paroxysme lors de ce premier débat. La candidate démocrate a ainsi accusé son adversaire républicain d’avoir spéculé sur la crise économique et financière de 2008, ce à quoi l’intéressé lui a répondu : « cela s’appelle du business »9. Également accusé de ne pas payer d’impôts en dépit de sa gigantesque fortune, M. Trump a répondu « je publierai ma déclaration d’impôt (…) quand elle [Hillary Clinton] publiera les 33 000 e-mails qui ont été détruits »10, en référence à l’affaire de la messagerie privée utilisée par l’ancienne Secrétaire d’État pendant ses quatre années au ministère, et aux e-mails présumés effacés11. Il a également tenu responsable la candidate démocrate d’avoir, au service du président Obama entre 2009 et 2013, enfanté l’organisation État islamique.

Alors que la campagne s’illustrait déjà par un triste record d’insultes entre les candidats12, ce premier débat présidentiel a ainsi constitué une nouvelle occasion pour chacun des deux protagonistes de mettre en avant non pas ses propres qualités, mais bien les défauts de son adversaire. Chaque candidat a ainsi régulièrement appelé les médias « à vérifier les faits » énoncés par son adversaire, laissant le spectateur perplexe quant à la véracité et à la sincérité des propos tenus par chaque camp.

États-Unis cherchent vainqueur

Si les Américains s’attendaient à une joute oratoire aussi haletante qu’une compétition sportive de haut niveau, ils n’ont certainement pas été déçus. Chacun pourra néanmoins regretter la superficialité des propos des candidats, qui ont certainement mis le peuple américain d’accord au moins sur une chose : aucun d’eux n’est un candidat irréprochable. Appelés par le modérateur Lester Holt à décrire, pendant une vingtaine de minutes, la manière dont ils soigneraient la division raciale aux États-Unis, les deux candidats n’ont guère parlé d’une part que de l’ordre public – Donald Trump a ainsi mentionné « la loi et l’ordre » à six reprises –, et d’autre part des questionnements sur la nationalité américaine du président Barack Obama13. De nombreux sujets d’importance primordiale ont ainsi été éludés lors de ce premier débat, tels que les politiques publiques américaines en matière d’immigration, de santé publique, d’éducation ou d’environnement. Mais ces sujets essentiels font peut-être les frais de leur nature même : celle d’avoir une indélicate propension à ne pas se laisser résumer en quelques punchlines bien ajustées. Alors qui est le vainqueur de ce premier débat ? Certainement pas l’Amérique.

Si les résultats des sondages sont partagés quant à savoir lequel des deux candidats a remporté le débat, les médias ont unanimement désigné Mme Clinton et loué sa combativité face à un adversaire considéré comme imprévisible14. Mais les faveurs de la presse n’ont pour l’instant pas permis à la candidate démocrate de distancer son adversaire républicain dans les intentions de vote – alors que les opérations de vote anticipé ont d’ores et déjà commencé dans un certain nombre d’États. Tandis que les concurrents sont au coude-à-coude15, le candidat populiste16 et la candidate de l’« establishment »17 sont cette fois descendus dans l’arène armés de la même rhétorique. Une seule certitude : à la fin, il n’en restera qu’un.

1 « Viewership of Super Bowl Falls Short of Record », New York Times, février 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL : http://www.nytimes.com/2016/02/09/sports/football/viewership-of-super-bowl-falls-short-of-record.html.

2 Slogan de campagne utilisé par le candidat démocrate Barack Obama en 2008.

3 Premier débat de la présidentielle américaine, 26 septembre 2016, 35e min.

4 Donald Trump, premier débat de la présidentielle américaine, 26 septembre 2016 : « We cannot be the police of the world without being paid what we need ».

5 « Donald Trump’s opposition to free trade is savvy — and a sign of a how he’s changing the GOP », The Washington Post, juin 2016, consulté le 27 septembre 2016 [en ligne] URL : https://www.washingtonpost.com/news/the-fix/wp/2016/06/28/donald-trumps-opposition-to-free-trade-is-savvy-and-a-sign-of-a-how-hes-changing-the-gop/.

6 Donald Trump, premier débat de la présidentielle américaine, 26 septembre 2016, 16e min.

7 Hillary Clinton, premier débat de la présidentielle américaine, 26 septembre 2016, 21e min. Voir aussi « Hillary Clinton proposes 4% tax on the Super Wealthy », Time, janvier 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL :http://time.com/4176273/hillary-clinton-tax-super-wealthy/.

8 Donald Trump, premier débat de la présidentielle américaine, 26 septembre 2016, 6e min.

9 Ibid., 12e min.

10 Ibid., 29e min.

11 « Pourquoi les e-mails d’Hillary Clinton posent problème », Le Monde, août 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL :http://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2015/08/12/pourquoi-les-e-mails-d-hillary-clinton-posent-probleme_4722372_4408996.html.

12 « This Is the Dirtiest Presidential Race Since ’72 », Politico Magazine, février 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL : http://www.politico.com/magazine/story/2016/02/2016-elections-nastiest-presidential-election-since-1972-213644.

13 Premier débat de la présidentielle américaine, 26 septembre 2016, 40e min à 62e min.

14 « Online votes declare Trump debate winner, despite media consensus for Clinton », Fox News, deptembre 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL :http://www.foxnews.com/politics/2016/09/27/online-polls-declare-trump-debate-winner-despite-media-consensus-for-clinton.html.

15 « Donald Trump and Hillary Clinton locked in tight race nationally - CBS/NYT poll », septembre 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL : http://www.cbsnews.com/news/donald-trump-and-hillary-clinton-locked-in-tight-race-nationally-cbsnyt-poll/.

16 « Donald Trump, populiste et populaire », Les Echos, janvier 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL :
http://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/021649326749-donald-trump-populiste-et-populaire-1196394.php.

17 « Hillary can't win. She's the establishment candidate in year of insurgency », Chicago Tribune, mars 2016, consulté le 27 septembre 2016, [en ligne] URL : http://www.chicagotribune.com/news/columnists/kass/ct-hillary-clinton-will-lose-kass-0313-20160311-column.html.

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