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Quel avenir pour la Turquie d’Erdogan ?

Par Manon Laroche, étudiante en L3 sciences politiques, économiques et sociales

Dans un environnement régional complexe, les défis et les menaces auxquels fait actuellement face la Turquie se révèlent nombreux et multiformes. Confrontée à l’afflux massif de réfugiés qui espèrent atteindre l’Europe en la traversant, face à la crise syrienne ou encore sur la question kurde, la Turquie compte jouer pleinement son rôle de puissance régionale. Pourtant, longtemps considérée comme un pays progressiste et un « modèle » influent au niveau régional, le pays se révèle aujourd’hui plus fragile, en raison notamment d'un autoritarisme présidentiel prégnant.

La Turquie d’Erdogan : entre affaiblissement des institutions étatiques et instabilité politique

Au premier plan des menaces qui planent sur le pays et des défis à relever pour le gouvernement turc, de nombreux chercheurs comme Dorothée SCHMID, responsable du programme Turquie Contemporaine à l’IFRI – Institut français des relations internationales, évoquent notamment l’insécurité et l’instabilité.

La question de la sécurité des citoyens, et dans une moindre mesure des intellectuels, se révèle de plus en plus inquiétante, à tel point que la Turquie peine aujourd'hui à être encore considérée comme un pays « sûr ». Dès lors, il n'est pas impossible d'imaginer qu’à terme surviennent en Europe des vagues de réfugiés politiques turcs. L'image de la Turquie auprès de la la communauté internationale a évolué, le pays étant de moins en moins considéré comme un État « solide »[1] dans la région. De nombreux exemples viennent étayer une telle perception. Comme le manque de réaction forte de la police turque face aux attentats commis à Istanbul en octobre 2015, en janvier et mars 2016. Comme  les conditions étranges de la campagne législative de 2015, et notamment le fait qu’Erdogan ait convoqué un second scrutin en novembre 2015 pour s’assurer une majorité de sièges après avoir échoué à former un gouvernement de coalition en juin. Ou encore la destruction des institutions kurdes opérée par l'AKP, le Parti de la Justice et du Développement du Président Erdogan, parti islamo-conservateur, au pouvoir depuis 2002.

Paradoxalement, cette accentuation de la répression peut témoigner de la faiblesse du gouvernement d’Ankara. Selon Emre Demir, fondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Zaman France[3], l’État turc, sous l’impulsion d’Erdogan, mène à la fois une guerre contre les institutions politiques, et une guerre contre la société turque.

Les grands changements que les institutions de l’État turc connaissent témoignent en effet d'une dégradation institutionnelle progressive : limogeages de policiers et de procureurs, accusés par Erdogan de participer à un « complot » destiné à provoquer sa chute ; limogeages de journalistes - et par exemple la condamnation à la prison à perpétuité, en janvier 2016, de deux journalistes du quotidien d'opposition Cumhuriyet, accusés d’avoir divulgué des secrets d’État ; modification des lois essentielles avec notamment la promulgation de lois sur le contrôle d’internet en 2014, etc.

D’autre part, à la lumière des nombreuses mesures prises par le gouvernement turc qui ont affaibli les syndicats et les associations, la question peut se poser d’une volonté de la part du Président Erdogan d’affaiblir la société turque en contribuant à accentuer ses divisions. Entre autres exemples, la loi 6 356 de la législation turque sur les syndicats et les conventions collectives, adoptée en 2012, prévoit que le Conseil des ministres puisse suspendre par décret une grève pour une durée de 60 jours, si cette dernière est considérée comme « préjudiciable à la santé publique ou à la sécurité publique»[4]. Les organisations syndicales regrettent de « n'avoir pas fait suffisamment partie du processus d’élaboration »[5] de la loi.

De la volonté de contrôle de l'information à l’insécurité ambiante

L'évolution actuelle de la Turquie est marquée par un processus de « moyen-orientalisation » de l’axe idéologique du pays, aux yeux de Dorothée Schmid. Il y a encore une dizaine d’années, la Turquie était souvent présentée dans le débat public comme un pays progressiste, une puissance régionale et internationale. Il était considéré comme agréable d'y travailler en tant que chercheur. Aujourd'hui, ces conditions se sont largement dégradées.

Le gouvernement turc cherche à « museler la presse » selon Emre Demir. Cela se traduit par une stratégie de contrôle des médias avec le rachat progressif depuis 2007 de plusieurs journaux, comme Sabah[6]. Plus largement, c'est une prise de contrôle de l’information qui s’opère : les dirigeants des médias sont remplacés par des proches du parti AKP au pouvoir, certains journaux deviennent moins accessibles pour le grand public - voire il peut devenir dangereux de lire une certaine presse, à l’instar du journal d'opposition Zaman mis sous tutelle judiciaire le 4 mars 2016 dans le contexte de lutte de la Turquie contre le terrorisme. Alors que le régime d’Erdogan accusait depuis plusieurs années déjà la direction de ce journal de promouvoir un coup d’État, le président du Parlement européen, Martin Schulz, a critiqué « un nouveau coup porté à la liberté de la presse »[7].

Enfin, le délit d’« insulte au président », inscrit dans la Constitution turque depuis 2013, peut servir à justifier l’arrestation d’un nombre de plus en plus élevé de journalistes, tout comme de personnes qui partagent ou publient des contenus incriminés. La Turquie compterait ainsi aujourd'hui plus de 120 détenus arrêtés pour ce motif, parmi lesquels une vingtaine de journalistes, selon Emre Demir.

L’évolution politique de la Turquie dans son environnement régional : le rôle de la personnalité d’Erdogan et du nationalisme autoritaire

La personnalité et les relations personnelles du président turc, Recep Tayyip Erdogan, jouent un rôle majeur dans les positions politiques de l’AKP, au pouvoir depuis 2002. C’est ce qu’explique Karim Emil Bitar, Directeur de recherche à l’IRIS – Institut de Relations internationales et stratégiques – et spécialiste du Moyen-Orient, en rappelant également la théorie d’Adorno sur la « personnalité autoritaire »[7], théorie selon laquelle il existe chez les personnalités autoritaires des valeurs ou des attitudes qui influencent un comportement à tendance fasciste et anti-démocratique. Aujourd’hui, ce nationalisme autoritaire qui a le vent en poupe dans la région du Proche-Orient peut être considéré comme particulièrement présent en Turquie avec Erdogan. Ce qui surprend davantage, c’est la popularité de tels régimes aujourd’hui, et le sentiment d’une demande d’autoritarisme voire d’une « demande despotique »[8] de la part de la population. 

Le paradoxe est grand entre une image de la Turquie dégradée sur la scène internationale, et, au sein même de la région, des avis très favorables vis-à-vis de ce pays. En effet, au Moyen-Orient, l’idée d’un « modèle turc » de démocratie musulmane moderne, alliant à la fois islam politique et libéralisme, attire, et confère à la Turquie un soft power inattendu, levier dont se sont longtemps flattés les dirigeants turcs. Mais face à la montée de l’autoritarisme, cette expression risque de moins en moins de faire sens.

De la crise syrienne à la question kurde : quel rôle pour la Turquie au Moyen-Orient ?

La crise syrienne constitue un point de bascule dans la politique turque : « la chute du régime d’Erdogan sera sûrement liée au dénouement de la crise syrienne » souligne Dorothée Schmid. En effet, Erdogan a trouvé dans la crise syrienne l’occasion de redorer son blason en tournant le dos au Président syrien, Bachar el-Assad - après que ce dernier a refusé de mener des réformes dans le contexte des « printemps arabes » en 2011 - et en retrouvant ainsi ses alliés d’antan comme les États-Unis ou la France.

En prenant la tête d’une coalition contre Damas, la Turquie  d’Erdogan devra à l'avenir répondre de ses actes dans le conflit syrien et face à la montée en puissance de Daech – acronyme arabe de l’État islamique –  dans la région, comme le rappelle Karim Emil Bitar. La Turquie est en effet régulièrement accusée de mener un « double-jeu » face à Daech : malgré le discours officiel axé sur la lutte contre ce groupe terroriste, Ankara a soutenu dès 2012 des groupes terroristes rebelles à tendance fondamentaliste en Syrie, groupes qui ont pu, depuis, rejoindre les rangs de Daech.

Si Daech constitue un ennemi pour la Turquie, cet ennemi reste pour elle secondaire au sein de la région. Car c’est bien la question kurde qui préoccupe essentiellement le gouvernement et le Président Erdogan : les services turcs sont aguerris pour lutter contre les Kurdes, pas contre une autre menace. Daech profite de ces contradictions et est opérationnel en Turquie, comme en témoigne l’exécution de journalistes syriens ou le ciblage des « ennemis kurdes »[9].

Outre la crise actuelle des réfugiés et les interrogations autour de la politique turque à l’égard des différents groupes djihadistes et notamment de l’État islamique, la crise kurde complique la donne pour Ankara. A l’approche du centenaire des Accords de Sykes-Picot de 1916 entre la France et la Grande-Bretagne, qui ont établi la partition durable du Proche-Orient tel qu’on le connaît aujourd’hui, il peut s'avérer nécessaire de s’intéresser au désordre que ces deux anciennes puissances coloniales ont engendré – notamment en refusant la création d'un Kurdistan, à cheval entre les actuels Turquie, Syrie et Irak. Aujourd'hui l’idée d’une partition de la Turquie et de la création d’un Kurdistan turc est de plus en plus envisagée, même chez les nationalistes turcs, qui souhaitent « se débarrasser »[10] de ce problème séparatiste. Car la Turquie rencontre des difficultés à gérer à la fois les Kurdes, les réfugiés et les djihadistes.

La question kurde se pose ainsi aujourd’hui en des termes différents de ceux de 1916 ou même d'il y a quelques années: depuis 2015, les Kurdes contrôlent plus des deux-tiers de la frontière turque avec la Syrie. Cette régionalisation kurde gagne du terrain, alors que dans le même temps on voit apparaître ce que Dorothée Schmid appelle une « fascisation de la répression contre les Kurdes » : les jeunes de l’AKP sont par exemple encouragés à lutter de plus en plus jeunes contre les Kurdes.

[1] « Turquie : état fort, maillon faible », MAKARIAN Christian, L’Express, 19 janvier 2016 [en ligne], page consultée le 25 mars 2016 : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/turquie-etat-fort-maillon-faible_1754914.html.

[2] Emre DEMIR, rédacteur en chef et fondateur de l’hebdomadaire Zaman France, branche française du quotidien turc Zaman.

[3] « Turquie : l’interdiction de la grève dans la métallurgie est toujours en vigueur », Industriall Global Union, 2 avril 2015 [enligne], page consultée le 20 mars 2016 : http://www.industriall-union.org/fr/turquie-linterdiction-de-la-greve-dans-la-metallurgie-est-toujours-en-vigueur.

[4] « Les droits ne sont pas garantis – Turquie », ITUC - International Trade Union Confederation, page consultée le 21 mars 2016 : http://survey.ituc-csi.org/Turkey.html?lang=fr.

[5] Le quotidien Sabah a été racheté en 2007 par le TMSF - instance rattachée à la chancellerie du Premier ministre - puis revendu au conglomérat Calik Holding, dont le dirigeant est un soutien fervent de l'AKP.

[6] Discours prononcé par Martin Schulz après sa rencontre avec le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, le lundi 7 mars 2016 à Bruxelles.

[7] ADORNO Théodore W., Études sur la personnalité autoritaire, Ed. Allia, Paris, 2007, 435 pages.

[8] Phénomène observé et théorisé par le sociologue mauritanien A.W. Ould Cheikh dans son livre La Demande despotique paru en 1993.

[9] « Pour la Turquie, l’ennemi est kurde, combattre Daech n’est pas une priorité », HANNE Olivier, L’Observateur, 28 juillet 2015 : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1402197-pour-la-turquie-l-ennemi-est-kurde-combattre-daech-n-est-pas-une-priorite.html. 

[10] Propos de Dorothée SCHMID lors du DiploLab du 30 janvier 2016.

Cet article a été alimenté par les débats lors du DiploLab organisé par l'Institut Open Diplomacy sur le thème « Quel avenir pour la Turquie d’Erdogan ? », le 30 janvier 2016. Ce débat modéré par Arnaud CASTAIGNET, administrateur de l’Institut Open Diplomacy, a réuni :

  • Karim Emil BITAR, Directeur de recherche à l’IRIS – Institut de Relations internationales et stratégiques – et spécialiste du Moyen-Orient ;
  • Emre DEMIR, rédacteur en chef et fondateur de l’hebdomadaire Zaman France ;
  • Dorothée SCHMID, chercheuse et responsable du programme Turquie contemporaine à l’IFRI – Institut français des relations internationales.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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