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Quelle communication pour une visite d’État d'un président à l'étranger ?

par Leonardo Miguel Alles, membre d’Open Diplomacy et consultant en relations internationales

· gouvern,améri

Arnaud Castaignet, Vice-président de l'Institut Open Diplomacy, revient sur ses missions de chargé de communication et de stratégie numérique auprès de la Présidence de la République et d'une de ses dernières missions à l’étranger, lors du déplacement de François Hollande en Colombie du 22 au 24 janvier 2017.

Pour commencer, peux-tu présenter ton parcours ?

Je travaille pour le président de la République François Hollande, comme chargé de communication et de stratégie numérique. Je m'occupe d'analyses d'opinion, de veille, de communication numérique et de la mise en application de la stratégie numérique du Président.

Avant mon poste actuel, j'ai travaillé pendant trois ans comme consultant au sein d’ agences de communication et d'affaires publiques et j’ai également été consultant à mon compte.

J'ai commencé ma carrière comme journaliste économique en Turquie et en Inde.

Arnaud Castaignet

Peux-tu nous décrire une journée type à l’Elysée ?

Aucune journée ne ressemble à une autre car cela dépend fortement de l'agenda du Président et de l'actualité politique. Mais, dans tous les cas, les réunions sont nombreuses !

L'agenda du Président est la partie communication stricto sensu. Pour chaque événement doit être déployé le professionnel adéquat, soit un community manager soit un journaliste reporter d’images, des contenus doivent être imaginés et produits, des messages doivent être définis.

La plupart des événements nécessitent une pleine coordination avec les organisations y participant ou l’organisant, des ambassades ou des ministères afin de définir les points à relayer, selon les argumentaires et les messages politiques établis en amont. Certains projets sont organisés sur plusieurs semaines, comme, par exemple, l’organisation d’un hackathon ou d’un « take-over », c’est-à-dire le choix de permettre à des personnes tierces de gérer pendant une journée les comptes des réseaux sociaux de l’Elysée, comme nous l’avons fait à deux reprises avec des étudiants de Sciences Po Bordeaux puis de l’Université Paris-Est Créteil.

Tous les jours, une note d’analyse prenant en compte les annonces, les polémiques, les sondages et les principales déclarations doit être produite et distribuée au président. Cette note d’analyse et de recommandations est très importante car elle permet une réaction politique et/ou une adaptation de la communication.

En plus de la presse et des sondages, les réseaux sociaux sont à surveiller, parce qu’ils permettent d’identifier une tendance et la fabrication de l’opinion mais aussi à cause des risques de rumeurs lancées et de fausses informations.

Le modèle économique des principaux RS (Facebook, par exemple) valorise les contenus viraux, sans considérer la véracité des faits. Ce qui est privilégié, ce sont les partages, d’où les risques très élevés de viralisation de fausses informations.

Par ce modèle, les réseaux sociaux poussent à l’endogamie algorithmique, à la création de bulles informationnelles renforçant l’internaute dans ses convictions en ne lui montrant que des contenus qu’il sera susceptible d’apprécier.

Selon toi, quels sont les éléments d'une communication numérique efficace ?

L’élaboration d’une stratégie digitale est primordiale. Une somme d’actions sur le web n’a de sens que si elle s’inscrit dans une pleine cohérence du message politique. Gardons toujours à l’esprit que la communication numérique, de même que la communication au sens large, doit servir le message politique. S'il n'y a pas un message politique derrière, ça ne sert à rien de prendre la parole.

Or, sans stratégie digitale, impossible de raconter un récit cohérent servant ce message. Tout en adoptant les codes et spécificités de chaque réseau, la communication numérique doit être pensée, réfléchie car il s’agit de maîtriser la communication et non de la subir. Le choix des mots, le type de contenu, le timing, tous ces éléments ont donc une grande importance. C’est encore plus vrai lors d’une campagne dont l’objectif est de fédérer, mobiliser pour à terme inciter les électeurs à voter et gagner l’élection.

Quelle était ta mission lors de la visite d’État du président François Hollande en Colombie du 22 au 24 janvier derniers ?

Mon rôle était de sélectionner les messages à mettre en ligne, d'identifier la prise de parole politique forte, d'identifier des thèmes et personnalités intéressantes pour des reportages et interviews.

Chaque visite d'Etat doit apporter un message politique et diplomatique. La visite en Colombie en a eu plusieurs : en premier lieu, les accords de paix avec les FARC (le président Santos a d'ailleurs reçu le prix Nobel de la paix 2016). La France a soutenu le processus entamé à la Havane en 2012 dans plusieurs sphères. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, elle a approuvé des résolutions pour mettre en place des mécanismes de suivi et de vérification. Au niveau bilatéral, l'Agence française de Développement - AFD a joué un rôle important. En ce qui concerne le niveau européen, la France a soutenu la création d’un fonds spécial de l'UE pour soutenir ce mécanisme de suivi et de vérification de la mise en œuvre des accords de paix ; ce fonds s'élève à 575 millions d'euros. Donc, il est logique que François Hollande soit le premier président à vérifier la mise en place de ces mécanismes de suivi et vérification.

Deuxième message, la coopération bilatérale en matière de culture. L'année croisée France-Colombie met en valeur les cultures des deux pays. Cette initiative a été prise au niveau exécutif en 2015 lors de la visite officielle du président Santos à Paris.

Troisième message, la mise en avant de l'intensité des liens économiques entre la France et la Colombie. La France est, avec près de 180 filiales françaises et plus de 100 000 emplois directs, le premier employeur étranger dans le pays. Les échanges commerciaux entre la France et la Colombie ont doublé au cours des dix dernières années, pour atteindre 1,22 milliards d’euros en 2015. Une visite officielle est aussi une opportunité de rencontrer les entrepreneurs français sur place et savoir ce qu'on peut améliorer pour renforcer la présence de la France dans le pays. Les liens sont forts.

Quels sont les défis en termes de communication 2.0 lors d'un déplacement à l'étranger ?

Il est impératif de bien connaître les problématiques politiques pour identifier et sélectionner les messages. Tout ne peut pas être dit.

En Colombie, le président Hollande a visité la zone de démobilisation des rebelles près de Cali (département de Valle del Cauca). C'est un effort qui implique l'ONU, le gouvernement colombien et les anciens FARC, avec donc des sensibilités très fortes. Il est indispensable d'éviter les polémiques, surtout avec Twitter.

As-tu eu besoin de te coordonner avec tes homologues colombiens avant de diffuser les messages officiels ?

Pour maximiser la portée du message, il est très important de se coordonner avec nos homologues colombiens, avec les ambassades et les institutions qu'on visite. Il faut profiter de leurs réseaux de communication. On est autonome, mais pour des raisons d'efficacité, il vaut mieux se coordonner.

As-tu participé à des réunions sur le processus de paix du pays et la démobilisation des FARC ?

Oui, dans la zone de démobilisation où ONU, gouvernement et anciens FARC s'occupent de la reconversion à la vie civile. C'est une zone éloignée, accessible uniquement par hélicoptère.

C’était une réunion fermée à la presse car il était nécessaire que les différents protagonistes se sentent en confiance et parlent sans tabou des réussites et des difficultés du processus.

2017 est l’année croisée France-Colombie. Comment la communication peut-elle contribuer au développement des relations bilatérales ?

Première Année croisée organisée en Amérique du Sud depuis l'Année France-Brésil (2009), l'Année France-Colombie débute, de décembre 2016​ à juillet 2017, par une Saison française en Colombie, suivie par une Saison colombienne en France de juin à décembre 2017. Le but de ce projet est de développer le secteur touristique, pour briser l'image d'un pays qui subit des problèmes sécuritaires, mettre en valeur son dynamisme économique ainsi que son patrimoine culturel.

Il faut rappeler que l’écrivain Gabriel Garcia Marquez, chef de file du réalisme magique, est colombien. Il s’est d’ailleurs inspiré de la ville de Mompox pour dresser le cadre de son roman Cent ans de solitude. Le pays est doté d'une culture très riche, au niveau littéraire mais aussi au niveau musical. Cali est la capitale de la salsa. Le carnaval de Barranquilla accueille chaque année des dizaines de milliers de visiteurs.

Cette année culturelle croisée permet à la France d'entretenir ses réseaux culturels et universitaires. La délégation française en Colombie comprenait d’ailleurs de très nombreux artistes, comme le musicien franco-colombien Yuri Buenaventura. Il ne faut pas oublier que la France est partiellement américaine et caribéenne (avec la Guyane, Martinique, Saint Martin, Guadeloupe).

Un mot aux membres d'Open Diplomacy ?

Le rôle d'Open Diplomacy est d’encourager ses membres à porter un regard critique sur les choses.

Les visites comme celle-ci viennent renforcer les liens universitaires, commerciaux, culturels, diplomatiques, politiques et économiques.

Parfois, les commentaires diffusés dans les médias sont assez superficiels et des déplacements comme celui-ci sont souvent présentés comme une simple visite touristique ou de la routine diplomatique.

Avec l'émergence de mouvements démagogues, il est plus difficile de parler de fond, des faits. Il ne faut pas rester à la surface des choses ou céder à la facilité, il faut continuer à être curieux. La diplomatie recouvre énormément d’aspects différents.

Légende des photos : visite d’État du président de la République François Hollande en Colombie, 22-24 janvier 2017, © Présidence de la République - F. Lafite.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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