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Quels enseignements tirer des élections municipales partielles en Italie ?

par Anais Voy-Gillis, Directrice du programme Politiques économiques de l'Institut Open Diplomacy

· Europe

Dimanche 19 juin 2016, le second tour des élections municipales partielles en Italie a été marqué par un effondrement du Parti démocrate (PD) au profit de l’abstention et du Mouvement cinq étoiles (M5S). Ce dernier a emporté les villes de Rome et de Turin.

A quelques mois du referendum sur la réforme constitutionnelle voulu par Matteo Renzi, président du Conseil et secrétaire du PD, ces élections ont fait office de test pour le pouvoir en place. Elles montrent, une fois de plus, le rejet des partis traditionnels par les citoyens. Et une polarisation de la vie politique italienne autour de la personnalité de Matteo Renzi.

Une victoire pour le M5S

Le mouvement de l’ancien humoriste Beppe Grillo a obtenu une victoire incontestable dans la capitale. Sa jeune candidate et avocate, Virginia Raggi, s’est imposée avec plus de 67 % des voix des électeurs romains, après en avoir obtenu 35 % au premier tour. Avec comme slogan « coRAGGIo », la candidate du M5S est devenue la première femme maire de Rome. Dans une ville fortement endettée (à hauteur de 13 milliards d’euros) et rongée par la corruption, la légalité et la transparence à l’intérieur des institutions ont été les deux piliers de sa campagne. D’autant qu’à la fin de l’année 2014, la classe politique romaine a été gravement entachée par le scandale « Mafia Capitale ». Un vaste réseau de corruption mêlant élus, entrepreneurs et mafieux a été mis à jour par les carabiniers le 2 décembre 2014. Ce réseau hiérarchisé et secret avait pour but d’obtenir des appels d’offres et des financements publics de la municipalité au profit d’entreprises « amies ». En échange des contrats remportés, des pots-de-vin étaient versés, allant jusqu’à 15 000 euros par mois.

Les questions des transports et de la gestion des déchets ont également été au cœur du programme de la candidate du M5S. La capitale italienne est sale, vétuste et mal organisée. Rome est perpétuellement en travaux ; les transports connaissent de nombreuses grèves et pannes ; les habitants attendent depuis le début des années 2000 l’ouverture d’une troisième ligne de métro. Les Romains ressentent un écœurement profond vis-à-vis de la vie politique, si bien qu’un grand nombre d’entre eux n’éprouve que peu d’intérêt à l’égard des élections.

Si tous les candidats à l’élection au poste de maire de Rome ont défendu le même discours que V. Raggi : une ville au bord du gouffre, aucun ne s’est attelé à analyser les phénomènes à l’origine de la crise. Autrement dit, vanter les mérites de la Rome antique n’a jamais été suffisant pour gouverner et réformer une ville.

Face à une classe politique considérée comme usée, et en partie corrompue, Virginia Raggi, peu connue avant son investiture par le M5S, est apparue comme un visage neuf. Son programme apparaît néanmoins comme flou, dispersé et accumule de nombreux clichés anti-politiques. Les candidats populistes font de deux idées leur fonds de commerce : l’amour de Rome et être un candidat anti-système seul contre tous.

Une défaite lourde pour le PD à quelques mois du référendum portant sur la réforme constitutionnelle

En plus de Rome, le M5S s’est également imposé à Turin. Les responsables du PD ont qualifié ces résultats de « défaite sans circonstances atténuantes à Rome et Turin »[i] au soir des résultats. Le président du Conseil n’a, quant à lui, pas souhaité dans la foulée s’exprimer sur le sujet en public.

Le succès de la candidate du M5S à Turin, Chiara Appendino, n’était pas attendu. A la différence de Rome, Turin est une ville plutôt bien gérée par la gauche et qui a entrepris une transformation économique pour sortir de son historique mono-industrie automobile. Le maire sortant membre du PD, Piero Fassino, était arrivé en tête au premier tour des élections avec 11 points d’avance, mais le soutien de la Ligue du Nord à Chiara Appendino a permis à cette dernière de l’emporter. La Ligue du Nord prônait à sa création l’indépendance de la Padanie (la partie continentale et septentrionale de l’Italie, qui recouvre globalement la plaine du Pô), ce qu’elle fait aujourd’hui avec une plus discrétion. En outre, une partie de la droite proche de Berlusconi a également soutenu la candidate populiste. Quelques responsables de gauche en désaccord avec la ligne centriste du gouvernement lui ont très certainement également apporté un soutien implicite.

Matteo Renzi a souhaité organiser un referendum en octobre 2016 sur sa réforme constitutionnelle, qui porte notamment sur une réforme du Sénat. Cette réforme prévoit de réduire de deux-tiers le nombre des sénateurs, et de mettre fin au bicamérisme intégral qui confère à la chambre haute du Parlement les mêmes pouvoirs qu’à la la chambre des députés – et notamment celui de renverser le gouvernement. En cas de défaite, le président du Conseil italien a assuré qu’il démissionnerait de son poste. Au regard des résultats de ces élections municipales de juin 2016, il y a fort à parier que la Ligue du Nord et le M5S s’allieront contre ce referendum afin de faire tomber le gouvernement en octobre prochain.

Au travers de ces résultats, on peut également lire un échec de la stratégie politique de Matteo Renzi qui souhaitait d’une part un renouveau de la vie politique et d’autre part élargir à droite sa base électorale – les électeurs de droite préférant les candidats du M5S à ceux du PD.

Une union des partis populistes de droite

Les victoires du M5S à Rome et à Turin n’auraient pas été possibles sans le soutien d’autres partis politiques. A Rome, outre le soutien de la Ligue du Nord, Virginia Raggi a également pu compter sur le soutien au second tour de Giorgia Meloni, candidate des Frères d’Italie – Alliance nationale. Cette dernière était arrivée 3ème au premier tour avec un peu plus de 20 % des voix. Son parti est né en 2012 d’une scission du Peuple de la Liberté qui avait été créé en 2009 par Silvio Berlusconi (Forza Italia) et Gianfranco Fini (Alliance nationale). Son logo est celui du Mouvement social Italien, connu pour ses positions fascistes et nationalistes.

La Ligue du Nord, ancien parti régionaliste, est un parti nationaliste, allié notamment au Front national français à l’échelle européenne. Si Virginia Raggi n’a pas pris position sur l’immigration, de nombreux membres de son parti l’ont fait. Ainsi, le M5S est allié au niveau européen avec le parti britannique UKIP, leader du mouvement pro-Brexit et parti anti-immigration.

La droite traditionnelle, quant à elle, apparaît fragilisée quand elle ne fait pas alliance avec la Ligue du Nord ou les Frères d’Italie – Alliance nationale.

* * *

Si deux idées doivent être retenues de ces élections municipales italiennes, ce sont les suivantes :

  • Invoquer la sécurité et la transparence sans prendre en compte le besoin d’une politique qui s’attaque aux problèmes structurels est aussi peu efficace que vouloir se protéger d’un ouragan avec un rouleau de papier,
  • Le rejet des citoyens des partis traditionnels au profit de partis antisystèmes se concrétise une fois de plus en Europe sans que cela n’entraîne une remise en question de la part des responsables politiques désapprouvés par les électeurs.

[i] « A Rome et à Turin, le sacre du «tout sauf Renzi» », Libération, 20 juin 2016 : http://www.liberation.fr/planete/2016/06/20/a-rome-et-a-turin-le-sacre-du-tout-sauf-renzi_1460843.

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