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Quels seront les États-Unis de l’administration Trump ?

Par Romain Laugier, reporter de l’Institut Open Diplomacy aux États-Unis

· Amériques

L’attendu n’aura pas lieu. Le 45e président des États-Unis ne sera pas une femme. Le slogan « Make America Great Again » a eu raison de l’armée de politiques, d’experts, de sondeurs, de publicitaires et de médias réunis autour de la candidate démocrate Hillary Clinton. Le 8 novembre dernier, alors que les sondages nationaux anticipaient avec 85 % de chances sa défaite[1], Donald Trump a surpris le monde entier par sa victoire. Petite prospective de ce que nous réservent les années à venir.

Dans la ville de New-York, où 79 % des électeurs se sont prononcés en faveur d’Hillary Clinton[2], la victoire de Donald Trump a un goût amer. Échec social, chômage, immigration massive et fuite des capitaux, c’est une vision pessimiste des États-Unis qui a triomphé dans le pays, ou du moins parmi les 55,4 % d’électeurs qui ont pris la peine de voter. Le parti républicain – le « Grand Old Party » – contrôlera désormais à la fois les pouvoirs exécutif, législatif, et bientôt judiciaire, lorsque le Congrès aura entériné la nomination d’un nouveau juge à la Cour suprême, en suspens depuis près d’un an. Ce qui laissera tout loisir au GOP de mettre en œuvre les projets du président-élu pour son pays. Demandez le programme.

Politiques sociales : les États-Désunis

Le plus grand défi qui attend le prochain président au cours des quatre prochaines années sera sans doute celui de réparer l’immense fracture qui divise le pays. Pour les minorités Afro et Latino-Américaines, qui totalisent à elles deux près d’une personne sur trois aux États-Unis[3], Donald Trump était d’abord le candidat des suprématistes blancs, celui-là même qui avait obtenu le soutien (non-sollicité) du Ku Klux Klan lors de la campagne présidentielle[4]. Un soutien qui s’explique largement par les propositions extrêmement controversées du président-élu, au nombre desquelles l’interdiction pour toute personne de confession musulmane d’entrer aux États-Unis « jusqu’à-ce-que nos représentants déterminent ce qu’il se passe »[5] ; la construction d’un mur impénétrable le long de la frontière mexicaine[6] ; ou l’introduction d’une politique généralisée de fouilles corporelles, le « stop and frisk », technique policière qualifiée par ses détracteurs de contrôle de faciès et de profilage racial[7]. Mais cette fracture raciale n’explique pas à elle seule le résultat de l’élection. D’ailleurs, le soutien électoral des minorités à Hillary Clinton a été moins important qu’il n’avait été pour Barack Obama en 2012 – en baisse de cinq à six points de pourcentage parmi les électeurs latinos et afro-américains[8]. D’autres facteurs de division entrent en ligne de compte, parmi lesquels la fracture entre l’Amérique urbaine et l’Amérique rurale. 50 % de la population rurale avait voté pour le candidat républicain Mitt Romney en 2012. Quatre ans plus tard, ce chiffre est passé à 62 % en faveur de Donald Trump, pour qui le soutien des électeurs aux revenus les plus faibles a également augmenté de 8 % par rapport aux résultats de 2012[9].

Dans son discours de victoire, Donald Trump appelait à « soigner les blessures de la division et à se rassembler »[10]. Pas certain que cela suffise à calmer les ardeurs des milliers de mécontents qui, chose peu commune aux États-Unis, manifestent régulièrement depuis l’élection présidentielle, scandant « Pas mon Président ! » dans les grandes villes du pays[11]. Les jeunes, notamment, se sont largement prononcés en faveur de la candidate démocrate[12]. Il faut dire que Mike Pence, colistier de M. Trump et futur vice-président des États-Unis, n’incarne guère les valeurs progressistes de la jeunesse. Cet évangéliste catholique s’est en effet prononcé contre le droit à l’avortement (sauf en cas d'anomalie génétique du fœtus), contre le planning familial, contre l’égalité des droits pour les communautés LGBT, et contre le mariage homosexuel[13]. L’une des choses qu’il défend, en revanche, est le droit inviolable pour chaque Américain de posséder une arme à feu.

Affaires extra-américaines, dites « internationales »

S’il tient sa promesse de diriger le pays comme ses entreprises, Donald Trump se donnera sans doute le rôle de président du Conseil d’administration, laissant à ses ministres-actionnaires le soin d’opérer les choix stratégiques pour le pays. Parmi eux, c’est un ancien ambassadeur des États-Unis à l’ONU de 2005 à 2006, John Bolton, qui est notamment pressenti au poste de Secrétaire d’État[14]. Ce fervent défenseur de l’intervention américaine de 2003 en Irak est, à l’instar du président-élu[15], prêt à dénoncer l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015. Sur ce dossier, Bolton préconise même une approche plus musclée : bombarder les installations stratégiques de la République d’Iran afin de ralentir sa supposée course à l’enrichissement de l’uranium[16]. Peu enclin à la diplomatie multilatérale, Donald Trump semble en outre vouloir remettre en question l’Alliance atlantique, qu’il qualifie d’« obsolète »[17]. Il met en avant le fait que son pays apporte une très large contribution financière à l’OTAN pour avancer que les États-Unis « y réfléchiront à deux fois » avant d’apporter leur aide à un membre attaqué[18]. Le TPP, traité trans-pacifique de libre-échange signé en février dernier par 12 Etats après sept ans de négociations[19], est également dans le collimateur de M. Trump, qui a réitéré sa promesse de notifier son intention de retirer son pays de ce traité dès le premier jour de son entrée en fonction à la Maison blanche[20].

Alors que Barack Obama avait axé sa politique étrangère sur la stratégie du « pivot vers l’Asie », le président-élu préconise au contraire le retrait des troupes américaines du Japon et de la Corée du Sud. Il va même jusqu’à envisager de permettre à ces derniers de se doter de l’arme nucléaire, afin, dit-il, de réduire le coût budgétaire du « parapluie nucléaire américain » qui protège actuellement les deux États[21]. Enfin, l’un des objectifs de la politique étrangère de l’administration Trump pourrait être de favoriser un apaisement des tensions entre les États-Unis et la Russie. Le président-élu voit d’un bon œil la présence russe en Syrie, et ne semble pas accorder beaucoup d’importance à l’invasion russe de la Crimée. La Russie pourrait donc jouer à l’avenir le rôle de partenaire de l’aigle américain.

Environnement : tout va bien tant qu’il neige en hiver

En matière d’environnement, l’inquiétude règne parmi l’ensemble des acteurs internationaux. Le président-élu et son colistier appartiennent à une dangereuse classe politique qui relègue les alarmes scientifiques sur le dérèglement climatique au rang de croyance populaire. Le 29 janvier 2016, Donald Trump tweetait : « Il neige au Texas et en Louisiane […] Le réchauffement climatique est une coûteuse supercherie ». Si l’administration Obama s’est bien chargée des négociations de la COP22 à Marrakech en novembre dernier, la mise en œuvre effective de l’Accord de Paris sur le climat signé en décembre 2015 pourrait être menacée dès l’entrée en fonction du président-élu, en janvier prochain. De même que l’administration Bush avait refusé de ratifier l’accord de Kyoto négocié sous la présidence Clinton, le président Trump pourrait décider d’entamer le processus de dénonciation soit de l’accord de Paris – sous trois ans selon la lettre du traité, avec un retrait effectif un an plus tard[22] – soit de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques auquel cet accord est adossé – ce qui prendrait une année seulement[23]. S’il a bel et bien promis d’annuler l’accord en question, la volonté du président-élu pourrait néanmoins fléchir sous la pression de la communauté internationale, et l’intéressé a déjà retiré cet engagement de son site internet de campagne aux lendemains du 8 novembre[24]. Le meilleur espoir pour la communauté internationale serait alors que le président-élu adopte une posture passive vis-à-vis du climat, et qu’il reporte la question de la mise en œuvre de l’Accord de Paris à la prochaine élection présidentielle en 2020. Un choix qui serait en tous les cas catastrophique pour l’environnement et pour l’avenir du traité, d’autant que la politique d’indépendance énergétique prônée par Donald Trump consiste en un investissement de 50 trillions de dollars dans le gaz naturel rocheux, le gaz de schiste, le pétrole et le charbon[25].

Économie : Donald Trump ne sera pas le prochain Nobel

En matière économique enfin, le programme de Donald Trump a de quoi susciter la jalousie de tous les autres pays de la planète. Le milliardaire propose en effet de créer 25 millions d’emplois en dix ans grâce à un « boom économique dynamique » consistant en une hausse de 1,5 % de la croissance américaine en dix ans[26]. Des emplois qui seraient pourtant difficiles à pourvoir en raison du faible taux actuel de chômage aux États-Unis (7,8 millions d’individus en octobre 2016, soit 4,9 % de la population[27]) et de la politique d’immigration répressive que le président-élu souhaite mettre en place[28]. Ce faible taux de chômage ne doit pour autant pas masquer un problème structurel tout aussi sérieux : 12,7 % des Américains étaient considérés sous-employés en octobre 2016[29].

Pour beaucoup, les propositions économiques du président-élu s'avèrent contradictoires, Alors qu’il propose une réduction massive de la dépense publique afin de rembourser la dette nationale[30], Donald Trump promet dans le même temps un plan d’investissement dans les infrastructures chiffré à un trillion de dollars[31]. La réduction de la dépense publique ne se fera pas non plus sur le plan fiscal, puisque le futur 45e président des États-Unis promet « la baisse d’impôts la plus importante depuis Ronald Reagan »[32] en faveur des Américains les plus fortunés, afin de les inciter à investir dans l’économie. Des promesses qui ne permettront pas au milliardaire d’acheter la paix sociale dans un contexte où les inégalités aux États-Unis n’ont pas été aussi élevées depuis 1928, selon le Pew Research Center[33].

A bien des égards, le résultat de l’élection présidentielle américaine a de quoi effrayer. Timide rayon de soleil qui éclaire la tempête : les Américains renouvelleront le 6 novembre 2018 la Chambre des représentants ainsi qu’un tiers du Sénat, dont la majorité républicaine ne tient qu’à un siège. L’horloge va sans doute vite tourner pour un futur président acculé par la colère sociale, et qui commence déjà à revoir certaines de ses promesses de campagne : en matière d’immigration par exemple, le président-élu ne propose plus que de « mener l’enquête sur les abus des programmes de visas qui sont néfastes pour les travailleurs américains »[34].

[1] « Who will be president? » The New York Times, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.nytimes.com/interactive/2016/upshot/presidential-polls-forecast.html

[2] « How each NYC borough voted (hint: Clinton didn’t win them all) », ABC7NY, novembre 2016, consulté le 13octobre 2016, [en ligne] URL : http://abc7ny.com/politics/how-each-nyc-borough-voted-(and-clinton-didnt-win-them-all)/1598306/

[3] « Quickfacts United States », US Census Bureau, 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.census.gov/quickfacts/table/PST045215/00

[4] « KKK’s official newspaper supports Donald Trump for president », The Washington Post, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2016/11/01/the-kkks-official-newspaper-has-endorsed-donald-trump-for-president/

[5] « Donald J. Trump statement on preventing Muslim immigration », Donald J Trump, décembre 2015, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.donaldjtrump.com/press-releases/donald-j.-trump-statement-on-preventing-muslim-immigration

[6] « Donald J. Trump’s 10 Point Plan to Put America First », Donald J Trump, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.donaldjtrump.com/policies/immigration

[7] « Racial Discrimination in Stop-and-Frisk », The New York Times, août 2013, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.nytimes.com/2013/08/13/opinion/racial-discrimination-in-stop-and-frisk.html

[8] « Hillary Clinton failed to win over black, Hispanic and female voters - the charts that show why she lost the presidential election », The Telegraph, novembre 2016, consulté le 22 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.telegraph.co.uk/news/2016/11/09/hillary-clinton-failed-to-win-over-black-hispanic-and-female-vot/

[9] Ibid.

[10] « Donald Trump's full victory speech » (1:00), Youtube, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.youtube.com/watch?v=pMgjwBgCZIw

[11] « 'Not my president' protests erupt around the country for the fourth day in a row », Business Insider, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.businessinsider.com/not-my-president-anti-trump-protests-new-york-los-angeles-chicago-fourth-day-night-2016-11

[13] « Think Trump Is Scary? Check Out Mike Pence On The Issues », The Huffington Post, mars 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.huffingtonpost.com/entry/think-trump-is-scary-check-out-mike-pence-on-the-issues_us_57f137d5e4b095bd896a11db

[14] « Donald Trump Leaning Toward Extreme Militant John Bolton As Secretary Of State », The Huffington Post, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.huffingtonpost.com/entry/john-bolton-secretary-of-state-donald-trump_us_582a314ee4b02d21bbca46b2

[15] « Trump election puts Iran nuclear deal on shaky ground », Reuters, octobre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.reuters.com/article/us-usa-election-trump-iran-idUSKBN13427E

[16] « To Stop Iran’s Bomb, Bomb Iran », The New York Times, mars 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.nytimes.com/2015/03/26/opinion/to-stop-irans-bomb-bomb-iran.html

[17] « Trump election: Nato chief warns against going it alone », BBC News, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.bbc.com/news/election-us-2016-37966027

[18] Ibid.

[19] Sur ce point , consulter « Les États-Unis pourront-ils véritablement effectuer leur pivot vers l’Asie ? », Open Diplomacy, novembre 2016, consulté le 28 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.open-diplomacy.eu/blog/les-etats-unis-pourront-ils-veritablement-effectuer-leur-pivot-v

[20] « Donald Trump lays out policy plans for first 100 days in office », Youiube, novembre 2016, consulté le 22 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.youtube.com/watch?v=waiwbE7OpE8

[21] « Why A Trump Presidency Would Be Bad For Asia », The Diplomat, avril 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://thediplomat.com/2016/04/why-a-trump-presidency-would-be-bad-for-asia/

[22] Article 28 de l’Accord de Paris, Conférence des Parties, 21e session, 12 décembre 2015.

[23] Article 25 de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, ONU, 9 mai 1992.

[24] « Primaires américaines : Donald Trump promet d’annuler l’accord de Paris sur le climat », mai 2016, consulté le 22 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/05/27/etats-unis-donald-trump-promet-d-annuler-l-accord-de-paris-sur-le-climat-une-fois-elu_4927353_829254.html

[25] « Energy », Donald J Trump, 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.donaldjtrump.com/policies/energy/

[26] « Economy », Donald J Trump, 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.donaldjtrump.com/policies/economy

[27] « US unemployment », Department of Numbers, octobre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.deptofnumbers.com/unemployment/us/

[28] « Trump says he will 'immediately' deport two to three million illegal immigrants with criminal records - and insists he WILL build a wall (but part of it could be a fence) », Daily Mail, novembre 2016, consulté le 13 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.dailymail.co.uk/news/article-3932048/Trump-says-immediately-deport-two-three-million-illegal-immigrants-criminal-records-insists-build-wall.html

[29] « U.S. underemployment rate from October 2015 to October 2016 (by month) », Statista, novembre 2016, consulté le 28 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.statista.com/statistics/205240/us-underemployment-rate/

[30] « Donald trump on the Deficit and Debt », The Politics and Elections Portal, novembre 2016, consulté le 22 novembre 2016, [en ligne] URL : http://2016.presidential-candidates.org/Trump/?on=deficit-debt

[31] « Trump's trillion-dollar infrastructure plan faces congressional scrutiny », CNN Politics, novembre 2016, consulté le 22 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.cnn.com/2016/11/17/politics/donald-trump-infrastructure-plan-congress/index.html

[32] « Trump to Deliver One of Biggest Tax Cuts Since Reagan, Aide Says », Bloomberg Politics, août 2016, consulté le 22 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.bloomberg.com/politics/articles/2016-08-05/trump-to-deliver-one-of-biggest-tax-cuts-since-reagan-aide-says

[33] « U.S. income inequality, on rise for decades, is now highest since 1928 », Pew Research Center, décembez 2013, consulté le 28 novembre 2016, [en ligne] URL : http://www.pewresearch.org/fact-tank/2013/12/05/u-s-income-inequality-on-rise-for-decades-is-now-highest-since-1928/

[34] « Donald Trump lays out policy plans for first 100 days in office », Youiube, novembre 2016, consulté le 22 novembre 2016, [en ligne] URL : https://www.youtube.com/watch?v=waiwbE7OpE8

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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