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Rupture et continuité de la politique étrangère iranienne sous Hassan Rohani

par Sacha Karmaly, consultant MENA/Iran à l’ADIT et diplômé de la SOAS-Londres

· MENA

Récemment critiquée par le Guide suprême iranien Ali Khamenei pour n’avoir guère jusqu'ici engendré une levée concrète des sanctions occidentales[1] malgré le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA)[2] sur le nucléaire de juillet 2015, la politique étrangère du président Hassan Rohani a cependant permis de réintégrer l’Iran dans le concert des nations depuis 2013. Cette dernière présente des éléments de rupture par rapport à l’ère Mahmoud Ahmadinejad (2005 – 2013), mais s'inscrit dans la droite ligne des objectifs stratégiques de la République Islamique depuis 1979, au premier rang desquels se trouve la consolidation de la puissance régionale du pays.

Une stratégie de l’ouverture payante

Le président réformiste de la République islamique d’Iran, élu en juin 2013 dès le premier tour à la plus haute fonction du pays après celle du Guide suprême Ali Khamenei, se prépare à briguer un second mandat de quatre ans en mai 2017. Dans un contexte politique national, régional et international incertain et tendu, la candidature de Rohani est aujourd’hui perçue comme la seule option possible et légitime, non seulement par les réformistes mais également par les conservateurs modérés, devant l’incapacité des conservateurs à présenter un candidat suffisamment rassembleur[3] malgré le retour politico-médiatique de Mahmoud Ahmadinejad en 2016. Axe politique prioritaire lors de la première campagne de Hassan Rohani, la détente actuelle dans les rapports du pays avec les États-Unis et l’Union européenne grâce à la résolution du contentieux nucléaire, était également la promesse faite aux électeurs de sortir l'économie iranienne de la stagnation et de l'atonie où plusieurs années de sanctions économiques et politiques occidentales l’avaient plongée.

Contrairement à l’approche soutenue par la frange la plus extrême des conservateurs et à la stratégie nationale adoptée pendant les deux mandats successifs du précédent locataire du Palais de Sa’adabad, Mahmoud Ahmadinejad, le redressement économique comme priorité de politique interne passait obligatoirement, pour les réformistes, par une véritable rupture en matière de politique étrangère. En 2012 et 2013, l’économie iranienne a en effet souffert d’une récession directement liée aux effets de sanctions internationales paralysantes – la croissance iranienne est passée de 3,75 % en 2011 à - 6,6 % en 2012 pour se « relever » à - 1,9 % en 2013 selon les estimations de la Banque mondiale. Cependant, selon cette dernière, l’accord trouvé en juillet 2015 par l’Iran avec le groupe des P5+1 (la Chine, les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Russie et l’Allemagne),et les élections législatives de 2016 remportées par la « Liste de l’Espoir »[4] réformiste, ont dynamisé la confiance des consommateurs et des opérateurs économiques iraniens et internationaux, avec pour conséquence un rebond espéré de la croissance pouvant atteindre 4,6 % en 2016 et 5,2 % en 2017[5]. Cette rupture de fond entamée par le président iranien au plan des relations internationales s'inscrit aussi dans la forme, comme en témoigne le symbolique appel téléphonique direct entre les présidents Hassan Rohani et Barack Obama en septembre 2013, une première depuis 1979.

Une peinture murale du Guide suprême Ali Khamenei et de son prédécesseur, l’Ayatollah Khomeiny dans la ville sainte de Qom – 

Crédit photo David Stanley – Flickr.

Un acteur régional incontournable

Bien qu’isolé diplomatiquement pendant de nombreuses années, l’Iran se considère aujourd’hui comme une véritable puissance régionale grâce à ses réseaux politico-militaires transnationaux au Moyen-Orient, soulignant des hard et soft power[6] retrouvés. Ainsi, son soutien direct au Hezbollah libanais lui a permis de bénéficier d’une image positive auprès de l’opinion arabe à la suite du conflit israélo-libanais de 2006. Dans un article de Foreign Affairs datant de mai 2014 et étayant les priorités de l’Iran en matière de politique étrangère, le responsable de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, a qualifié l’Iran de « puissance régionale » non moins de quatre fois, soulignant d’une part l’importance stratégique de son pays dans une région gangrenée par l'instabilité politique et le terrorisme[7], et d’autre part un besoin de reconnaissance perçu comme élément vital. L’Iran est aujourd’hui un acteur important dans plusieurs pays du Moyen-Orient, à l’instar de l’Irak, de la Syrie, du Liban ou encore du Yémen. Bien que perçu comme une force déstabilisatrice par les Républicains américains, il est possible de s'interroger sur la réalité de l’image d’un Iran expansionniste tentant de bâtir un nouvel empire perse, ou encore un « arc chiite » ne correspondant à aucune réalité politico-religieuse absolue sur le terrain.

L’Iran d’aujourd’hui est un acteur régional majeur grâce à son opportunisme politique et aux oscillations historico-géopolitiques, lui ayant permis d’accroître et de pérenniser une présence et une influence réelles en dehors de ses frontières propres. Ainsi, le vide politique et militaire irakien découlant d’une campagne américaine calamiteuse en 2003 lui a permis de devenir proche partenaire et mentor d’un pays dont la capitale était sur le point de tomber aux mains de l’organisation État islamique à l’été 2014. Dans une logique similaire, l’invasion israélienne du Sud-Liban en 1982 avait créé un contexte favorable à la création et au développement régional du Hezbollah selon l'ancien Ministre israélien de la Défense Ehud Barak (2007-2013)[8], véritable hard power iranien asymétrique, et l’insurrection Houthi à partir de juillet 2014 contre le gouvernement Hadi au Yémen permet aux Iraniens de rivaliser avec un voisin saoudien pourtant mieux armé. Avec ce dernier, loin d’adopter une approche favorisant la confrontation directe, l’Iran fait officiellement de nombreux efforts afin de maintenir le dialogue[9].

Dans la continuité des alliances existantes, les Iraniens ont accéléré leur soutien en Syrie au régime de Bachar Al-Assad afin d’écraser une insurrection populaire prise en otage par les terroristes islamistes. Les Gardiens de la révolution iranienne (Pasdaran), organisation paramilitaire dépendant directement du Guide suprême, ont ainsi combattu aux côtés de l’armée régulière syrienne et du Hezbollah à Alep, et le font notamment dans les environs de Damas. En Irak, l’Iran finance, organise et coordonne les actions de la Hachd Al-Chaabi – Unités de Mobilisation populaire composées pour une grande partie de milices chiites, également et indirectement soutenues par les Etats-Unis[10] – et a conclu des transactions militaires estimées à 10 milliards de dollars en 2014[11]. En ce sens, l’incapacité de la communauté internationale à répondre aux menaces terroristes et à proposer des solutions à long-terme à l’instabilité politique chronique de la région a participé à faire de l’Iran un acteur incontournable au Moyen-Orient, tout en exacerbant sa rivalité avec la monarchie wahhabite saoudienne. Cette dernière a par ailleurs subi un revers majeur en décembre 2016, écartée des discussions sur les étapes politiques visant à mettre fin à six années de guerre civile en Syrie[12], tout comme Israël face au fait accompli d’un JCPOA auquel le gouvernement du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu était farouchement opposé.

Les autres sanctions et l’impasse bancaire

La première source de décisions en matière de politique étrangère en Iran demeure le Guide suprême. Cependant, les marges de manœuvre laissées au gouvernement permettent à ce dernier de s’approprier certains sujets avec mesure et subtilité, sous une pression politique constante. Ainsi s’expliquent les critiques croissantes des conservateurs et des franges les plus extrêmes du monde politique iranien contre le JCPOA. Bien que les effets de la levée des sanctions liées au programme nucléaire commencent d’ores et déjà à être perceptibles au quotidien – alors que l’inflation annuelle moyenne était de 15,6 % en 2014, elle devrait se réduire dans une fourchette de 8,2 % à 7,9 % en 2017 – et pourraient jouer en faveur du président sortant Hassan Rohani lors de la campagne présidentielle de mai 2017, des contraintes majeures persistent toujours quant au développement de l’économie iranienne. Si les sanctions non-liées au programme nucléaire[13], dont l’opposition réclame la levée à la suite de l'adoption du JCPOA, expliquent le rythme ralenti du rebond économique espéré[14], il ne faut néanmoins pas éclipser les problèmes structurels de l’économie iranienne et notamment la faiblesse de son système bancaire. Très longtemps prises en otage[15] par le gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad, la plupart des banques iraniennes n’ont guère fait le choix de s’adapter aux réglementations et systèmes de contrôle et de gestion en vigueur dans la plupart des places fortes financières mondiales afin d’éviter des investissements supplémentaires pourtant nécessaires[16].

Président de la rupture quand il s’agit de l’isolement diplomatique, de la continuité quant aux intérêts supérieurs du régime au sein de la région, Hassan Rohani a su jouer du contexte socio-politique interne marqué par une grande frustration populaire, et serrer la main tendue de Barack Obama afin de travailler à normaliser les relations internationales de l’Iran. L’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche en janvier 2017 et le scepticisme classique des Républicains américains vis-à-vis de la volonté iranienne d’affirmer sa puissance régionale, nourrissent cependant une incertitude relative sur les effets à long-terme de l’ouverture, consentie et risquée, entreprise par Hassan Rohani.

[1] « Rencontres entre les commandants de la Marine iranienne et le Guide suprême », site officiel de l’Ayatollah Khamenei, 27 novembre 2016 [en ligne], http://farsi.khamenei.ir/news-content?id=35010 - consulté le 12 mars 2017 [PERSAN].

[2] Plan global d’action conjoint en français.

[3] HAJARIAN Said, « Rohani est le choix des réformateurs et des conservateurs pour les élections de 2017 », Bassij News, 7 janvier 2017 [en ligne], http://basijnews.ir/fa/news/8734696/روحانی-گزینه-اصلاح-طلبان-و-اصولگرایان-برای-انتخابات-96-است- consulté le 12 mars 2017 [PERSAN].

[4] La « List-e-Omid », liste éclectique réunissant des partis réformistes mais également des conservateurs modérés rassemblés derrière le président du Parlement iranien, Ali Larijani.

[5] « Iran’s Economic Outlook - Spring 2016 », World Bank, printemps 2016 [en ligne], http://www.worldbank.org/en/country/iran/publication/economic-outlook-spring-2016- consulté le 12 mars 2017 [ANGLAIS].

[6] NYE Joseph, The Means to Success in World Politics, Public Affairs, 2005, 208 pages.

[7] ZARIF Javad, « What Iran really wants», Foreign Affairs, mai 2014 [en ligne], https://www.foreignaffairs.com/articles/iran/2014-04-17/what-iran-really-wants - consulté le 12 mars 2017 [ANGLAIS].

[8] NORTON Richard, Hezbollah: A Short Story, Princeton University Press, New Jersey, p. 33.

[9] ZARIF Javad, « L’Iran est prêt à travailler avec l’Arabie saoudite et partage des intérêts communs en Syrie », France 24, 12 février 2016 [en ligne], http://www.france24.com/ar/20160212-إيران-ظريف-السعودية-دبلوماسية-تنظيم-الدولة- consulté le 12 mars 2017 [ARABE].

[10]  ENDERS David, « US Starts Sending $1.6 billion worth of promised arms to Iraq - But who will get them? », Vice News, 6 juin 2015 [en ligne], https://news.vice.com/article/us-starts-sending-16-billion-worth-of-promised-arms-to-iraq-but-who-will-get-them- consulté le 12 mars 2017 [ANGLAIS].

[11] ABDUL-ZAHRA Hamza, « Iran has never been more influential in Iraq », Business Insider, 12 janvier 2015 [en ligne], http://www.businessinsider.com/iran-has-never-been-more-influential-in-iraq-2015-1?IR=T- consulté le 12 mars 2017 [ANGLAIS].

[12] La déclaration de Moscou du 20 décembre 2016 initiée par l’Iran, la Turquie et la Russie, ainsi que la résolution 2332 du Conseil de sécurité, et l’accord russo-turc du 31 décembre 2016 jetant les fondements d’une négociation politique entre régime syrien et opposition, n’ont guère impliqué l’Arabie saoudite, soulignant un échec diplomatique majeur de cette dernière.

[13] En décembre 2016, une écrasante majorité du Sénat américain a renouvelé pour une période de 10 ans les sanctions liées au non-respect des droits de l’Homme, au soutien de l’Iran à des groupes considérés comme terroristes aux Etats-Unis, et à son programme de missiles balistiques.

[14] Le potentiel de croissance réel de l’Iran ne peut être atteint sachant qu’environ 40 % de l’économie iranienne est directement ou indirectement aux mains des Gardiens de la révolution, cibles des sanctions américaines en vigueur.

[15] Le précèdent gouvernement a imposé la diminution des taux d’intérêts liés aux facilités bancaires, affectant le système interne de gestion des banques, et utilisé les ressources bancaires afin de répondre aux besoins du gouvernement.

[16] TAHMASB Mahazeri, « Les trois raisons de la non-reprise des relations bancaires iraniennes avec le monde », Etemad News Paper, 16 janvier 2017 [en ligne], http://www.etemadnewspaper.ir/1395/10/27/Main/PDF/13951027-3721-5-4.pdf- consulté le 12 mars 2017 [PERSAN].

Légende de la photo en bandeau : « Le vrai visage de Hassan Rohani » – Crédit photo Thierry Ehrmann – Flickr.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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