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Un mois avant la présidentielle américaine, le déclin du phénomène Trump

Par Romain Laugier, reporter de l’Institut Open Diplomacy aux États-Unis

· Amériques

Depuis son investiture en tant que candidat républicain à l’élection présidentielle américaine en juillet dernier, Donald Trump était devenu l’homme de la campagne bousculant tout obstacle devant lui. N’ayant jamais occupé de mandat électif, cet entrepreneur milliardaire a su utiliser le politiquement incorrect comme une machine de destruction massive à l’égard de ses opposants politiques, alors que les controverses dont il fait lui-même l’objet se révélaient sans effet sur les intentions de vote. Pourtant, la machine Trump semble aujourd’hui belle et bien enrayée. A moins d’un mois de l’élection présidentielle du 8 novembre, les soutiens du candidat républicain s’effacent les uns après les autres, et les électeurs eux-mêmes apparaissent lassés des techniques utilisées par le candidat. Le deuxième débat présidentiel, le 9 octobre dernier, aurait pu permettre à Donald Trump de se remettre en selle après une maigre performance lors du premier débat fin septembre, et au lendemain de la révélation des propos insultants qu’il a tenu à l’égard des femmes. Mais cette deuxième confrontation en direct à Hillary Clinton l’a en réalité éloigné plus encore de la Maison blanche.

Donald Trump, un colosse aux pieds d’argile

Le stratège sait que plus une arme est redoutable, plus son usage doit être modéré ; et que la meilleure des victoires consiste à « soumettre l’ennemi sans combat »[1]. Mais Donald Trump tire d’abord et réfléchit ensuite. S’il était attendu que le candidat républicain critique le bilan des huit années d’administration démocrate, l’intéressé ne s’en est pas tenu là : sa volonté effrénée de détruire systématiquement ses adversaires semble s’être transformée en œuvre d’auto-destruction. Au sein de son propre parti, Trump cristallise les dissensions et divise tellement ses alliés naturels que des défections sont régulièrement annoncées. Au lendemain du deuxième débat présidentiel qui l’a opposé à Mme Clinton, le président républicain de la Chambre des Représentants, et ancien candidat à la vice-présidence en 2012, Paul Ryan, a d’ailleurs affirmé son refus de faire campagne aux côtés de M. Trump, annonçant qu’il préférait se concentrer sur les prochaines élections législatives. Face à ce mouvement qui gagne de plus en plus de membres du parti républicain – certains disent un tiers des sénateurs républicains[2] – Donald Trump n’appelle pas à l’unité mais jure au contraire de se venger, qualifiant ceux qui s’opposent à lui de « moralisateurs hypocrites » [3].

Au-delà de ses alliés politiques, Donald Trump tire aussi sur son électorat potentiel. Aux Latinos, il explique que les immigrants mexicains sont des « criminels » et des « violeurs »[4]. Aux Afro-Américains, il leur assène : « Qu’avez-vous à perdre ? »[5] sans pour autant leur inspirer confiance : il a en effet fait l’objet, dans les années 1970, d’un procès pour discrimination raciale qui s’était soldé par un accord extra-judiciaire avec le Département fédéral de la Justice[6]. Quant aux femmes, il se pourrait qu’il ait définitivement perdu leur soutien dans la semaine précédant le débat du 9 octobre, lors de la mise en ligne d’une vidéo datant de 2005 dans laquelle il tenait des propos particulièrement injurieux et sexistes à l’égard d’une femme mariée qui avait refusé ses avances : « Quand tu es une star, elles te laissent faire »[7]. En qualifiant cette vidéo de « propos de vestiaires »[8], le candidat républicain pensait échapper au blâme, mais force est de constater que ses tours de passe-passe ne prennent plus.

La méthode Trump ne séduit plus

Si son franc-parler l’a propulsé de l’anonymat politique à la nomination républicaine, il pourrait également causer la chute de « The Donald ». Donald Trump fait de la politique sans en respecter les codes. Interrogé le 9 octobre dernier sur la possibilité d’envoyer des soldats en Syrie si cela s’avérait nécessaire, M. Trump n’a pas hésité à s’y opposer, désavouant ainsi son colistier, candidat républicain à la vice-présidence, et gouverneur de l’Indiana, Mike Pence : « J’en ai parlé avec mon co-listier et je ne suis pas d’accord [avec ce qu’il dit] » [9]. En appliquant la méthode Trump, le désaccord est synonyme de puissance, et seule l’opposition frontale permet de soumettre l’ennemi. C’est d’ailleurs ce qui est ressorti du débat du 9 octobre, dans lequel le candidat républicain s’est montré toujours plus prompt à rejeter qu’à proposer. M. Trump qualifie ainsi la loi sur la protection des malades et les soins abordables, l’« Obamacare », de « chose horrible […] un désastre »[10], mais se garde bien de proposer en échange de sa suppression immédiate un projet plus précis et plus détaillé que « le meilleur plan de santé qui soit »[11]. Trump adopte la même logique de confrontation sur le dossier syrien, et répond à la question de la crise humanitaire à Alep par une critique de la gestion démocrate des affaires étrangères[12]. Sur les sujets où la contradiction totale n’a pas de sens, Donald Trump se contente d’une approbation dont le minimalisme paraît insultant. Il reconnaît ainsi que l’islamophobie est un problème, et que « c’est dommage »[13].

Si ce système de défense par la riposte portait ses fruits aux débuts de la campagne présidentielle, l’utilisation systématique de cette arme l’a rendue obsolète. Dans une tentative de diversion destinée à faire oublier l’outrage suscité par sa manière de traiter les femmes, Trump a tenté de faire ressurgir, à quelques heures du débat, les accusations de viol qui avaient été portées contre l’ancien président démocrate Bill Clinton (1993-2001) en 1998. Cette logique du pire a atteint son paroxysme le 9 octobre, lorsque le candidat républicain a affirmé qu’il nommerait, s’il était élu, un procureur spécial chargée d’enquêter sur la situation de Mme Clinton, notamment dans l’affaire de l’utilisation d’un serveur privé tout au long de ses fonctions comme Secrétaire d’Etat de 2009 à 2013. Car s’il était chargé de la loi de ce pays, « vous [Mme Clinton] seriez en prison ». Ces coups de canon n’ont pas atteint leur cible, et ont au contraire révélés que la moralité ne constitue en aucun cas une limite pour le candidat républicain dans sa course au pouvoir.

Quel avenir pour le populisme ?

Donald Trump a depuis longtemps choisi de surfer sur la vague du même populisme qui ravage l’Europe. Prenant acte du succès de la campagne pour le Brexit au Royaume-Uni en juin dernier, le républicain s’adresse aux pessimistes, aux déçus de la mondialisation et aux moins fortunés. Il exploite le mécontentement des foules en affirmant pouvoir régler d’un revers de manche les difficultés sociales que l’administration démocrate n’arrive pas à résorber. S’il est clair que les Américains sont avertis de ce jeu de dupes, ils peinent à trouver une alternative acceptable à la gouvernance proposée par Donald Trump.

Face à lui, la candidate démocrate n’est pas exempte de toute critique, et ses performances lors des débats présidentiels ne lui garantissent pas de gagner les cœurs. Signe de cette exaspération à l’égard des candidats, la première question posée lors du deuxième débat, le 9 octobre, fut celle de savoir s’ils pensaient que leur comportement était un modèle positif et adapté pour la jeunesse. Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle américaine le 8 novembre prochain, il est légitime de supposer que si les mentalités politiques n’évoluent pas, le populisme a encore de beaux jours devant lui.

[1] Sun Tzu, L’Art de la guerre.

[2] « Nearly one-third of all Republican senators now say they won’t support Trump », Vox, octobre 2016, consulté le 12 octobre 2016, [en ligne] URL : http://www.vox.com/policy-and-politics/2016/10/10/13218722/republican-senators-wont-vote-endorse-trump

[3]  « Donald Trump Vows Retaliation as Republicans Abandon Him », The New York Times, octobre 2016, consulté le 12 octobre 2016, [en ligne] URL : http://www.nytimes.com/2016/10/10/us/politics/republicans-trump.html

[4] Discours de candidature de Donald Trump à la candidature présidentielle républicaine, « Full text: Donald Trump announces a presidential bid », The Washington Post, juin 2016, consulté le 12 octobre 2016, [en ligne] URL :

https://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2015/06/16/full-text-donald-trump-announces-a-presidential-bid/

[5] « Donald Trump’s Pitch To Black Voters: ‘What The Hell Do You Have To Lose?’ », The  Huffington Post, août 2016, consulté le 12 octobre 2016, [en ligne] URL : http://www.huffingtonpost.com/entry/donald-trump-black-voters_us_57b77ac1e4b03d5136888aaf

[6] « A Look Back at the Discrimination Suit Dogging Donald Trump », ABC News, août 2016, consulté le 12 octobre 2016, [en ligne] URL : http://abcnews.go.com/Politics/back-discrimination-suit-dogging-donald-trump/story?id=41667286

[7] « Donald Trump caught on video boasting about groping women », Euronews, octobre 2016, consulté le 12 octobre 2016, [en ligne] URL : http://www.euronews.com/2016/10/08/donald-trump-caught-on-video-boasting-about-groping-women

[8] Deuxième débat de la présidentielle américaine, 9 octobre 2016, 6e min.

[9] Id., 64e min.

[10] Id., 4e min.

[11] Id., 28e min.

[12] Id., 62e min.

[13] Id., 33e min.

Les opinions et interprétations exprimées dans les publications engagent la seule responsabilité de leurs auteurs, dans le respect de l'article 3 des statuts de l'Institut Open Diplomacy et de sa charte des valeurs.

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